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Enfants boomerangs: Tanguy revient au nid

Le film Tanguy, le retour sera en salle... (PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION)

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Le film Tanguy, le retour sera en salle le 19 avril.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Revoilà Tanguy, celui qui, à 28 ans, tranquille chez ses parents, a donné son nom à un véritable phénomène de société au début des années 2000. Il est de retour, 16 ans plus tard, à 44 ans sonnés.

Soyez avertis: Tanguy, le retour, en salle le 19 avril, n'est pas qu'une pure fiction. Le film d'Étienne Chatiliez met à nouveau le doigt sur une tendance sociale, familiale et générationnelle bien réelle: les enfants boomerangs.

Avec une peine d'amour, un enfant et une attitude d'éternel adolescent, Tanguy cogne à la porte de ses parents. Il s'incruste. Vide le frigo. Et ne décolle plus. Fiction? Malheureusement, non. La comédie française, certes caricaturale, s'inspire d'un phénomène réel, à la hausse par-dessus le marché: le retour des enfants, devenus grands, chez leurs parents. Portrait d'une tendance en six temps.

1. «On se sent un peu con»

«On estime qu'un Canadien sur trois (28 %) âgé de 20 à 29 ans est revenu vivre chez ses parents après avoir déjà quitté le domicile familial.» La sociologue canadienne Barbara Mitchell, professeure à l'Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, a été l'une des premières à s'intéresser au phénomène des enfants boomerangs dès les années 90, et est considérée comme une référence en la matière. Si les statistiques sont difficiles à trouver (Statistique Canada ne distinguant pas nécessairement les boomerangs, partis et revenus, des simples Tanguy, jamais partis), reste que tous les observateurs s'entendent pour dire que le phénomène est à la hausse. La preuve: en 2001, 30,6 % des 20 à 34 ans habitaient chez leurs parents; en 2016, ils étaient près de 35 %, révèle le dernier recensement. «Tout le monde connaît quelqu'un qui est retourné chez ses parents », renchérit Sandra Gaviria, sociologue à l'Université du Havre, à qui l'on doit «La génération boomerang, devenir adulte autrement», un article scientifique sur le phénomène en France (où 40 % des 18 à 30 ans résident chez leurs parents).

2. La contrainte du boomerang

D'où la question: pourquoi revenir vivre chez ses parents quand on a goûté à l'autonomie? C'est ici que la fiction se distingue de la réalité. Parce que tous les observateurs s'entendent. Contrairement à notre Tanguy, qui semble se complaire dans sa nouvelle situation, ces jeunes qui retrouvent leur chambre d'ado (ou le divan du salon!) à 20, 30 ou 40 ans s'y sentent généralement «contraints». Contraints financièrement, essentiellement. Parlez-en à Patrick Houle, qui est retourné chez ses parents à 35 ans, avec femme et enfants, le temps de trouver un nouveau logement. «On marchait sur des oeufs», dit-il en riant aujourd'hui, en qualifiant poliment l'expérience de «correcte». Ni plus ni moins. Que ce soit à la suite d'une rupture, parce que les études coûtent plus cher (et durent plus longtemps), en raison de la précarité du marché du travail ou parce que le prix des loyers a augmenté, «plusieurs changements sociaux et économiques font en sorte que les jeunes adultes dépendent de leurs parents plus longtemps», résume la sociologue Barbara Mitchell.

3. Fait vécu 

Charles-Olivier Michaud, réalisateur de la série Boomerang, une comédie québécoise qui porte précisément sur le sujet, connaît le phénomène de près. Après avoir fait des études de cinéma à Los Angeles, il est lui-même revenu vivre chez ses parents, à Saint-Romuald, dans sa bonne vieille chambre d'ado. Même s'il en rit de bon coeur aujourd'hui, il avoue que sur le coup, «on se sent petit, un peu con. On se demande si on a fait de bons choix».

Dans son cas, ça ne fait aucun doute. Le réalisateur, à la fois écrivain et producteur, gagne aujourd'hui bien sa vie et est «super heureux». «Mais en 2008, je n'avais aucune idée comment ma vie allait virer.» Sans un sou, il se souvient qu'il empruntait la Saturn de ses parents, et de l'argent à sa mère pour faire le plein. C'est une évidence: il est revenu «par obligation». «Je pense que mes parents s'inquiétaient pour mon parcours.» Avec le recul, «je crois qu'ils regardent ça avec beaucoup d'humour et d'humilité»...

4. Des «hyperparents» solidaires

Pour le sociologue Jacques Hamel, membre de l'observatoire Jeunes et société de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), un autre phénomène social serait en jeu. C'est qu'il n'existe plus de fossé générationnel entre parents et enfants. Ces jeunes adultes et leurs parents «partagent une même culture», dit-il. Ils écoutent la même musique. Portent les mêmes vêtements. En prime, les parents, souvent issus de la génération X, en ont aussi «bavé» économiquement. «Ayant connu la vulnérabilité, ils sont plus enclins à soutenir leurs enfants», croit-il. La limite entre le sain soutien et l'«hyperinvestissement» peut toutefois être floue. Barbara Mitchell signale à ce sujet que ces parents, qui ont typiquement fait moins d'enfants que les générations précédentes, se sont aussi davantage investis dans leur parentalité. Plus que jamais. «Peut-être que ces parents n'ont pas fourni toutes les compétences à leurs enfants en vue de leur permettre de devenir réellement indépendants», avance la sociologue.

C'est un fait: ce sont les premiers «hyperparents», lesquels ont assisté, couvé, bref protégé leurs enfants comme jamais. «On assiste à un hyperinvestissement parental inconnu des générations précédentes», souligne-t-elle. Les enfants boomerangs en seraient en quelque sorte une conséquence directe.

5. Une expérience positive, sauf que...

Au-delà de la caricature (abondamment exploitée par la télévision et le cinéma, de Tanguy à Lâcher prise en passant par Retour chez ma mère), globalement, les observateurs notent que l'expérience, si elle est temporaire (!), demeure positive. «Plus positif que ce qu'on pourrait imaginer», glisse Barbara Mitchell. Ce qui ne veut pas dire que la qualité de vie des parents n'est pas ici touchée. D'après une enquête menée par la London School of Economics, réalisée auprès de parents de 50 à 75 ans dans 17 pays européens, le fait de cohabiter de nouveau avec un enfant devenu grand réduirait les «sentiments de contrôle, d'autonomie, de plaisir et de réalisation de soi au quotidien» de 0,8 % (l'équivalent d'une baisse de qualité de vie associée à une difficulté à marcher ou à s'habiller). «Les parents apprécient leur nouvelle indépendance quand leurs enfants quittent la maison, et leur retour peut être perçu comme une violation de cette étape de vie», conclut l'étude.

6. Une tendance à apprivoiser

«Les parents le réalisent: ils vont devoir soutenir leurs enfants pour de plus longues périodes de temps, reprend la sociologue de Simon Fraser. Dans les parcours de vie des familles, les cycles de vie traditionnels disparaissent.» Fini, en effet, le temps où les enfants grandissaient, quittaient la maison pour se marier, fonder une famille, etc. Moins «linéaires», plus «fluides», les transitions sont aussi de mois en moins «rigides». Bref, ne lorgnez pas trop du côté de la chambre de fiston, et attendez plutôt avant de la transformer en bureau. Surtout, gardez le sourire. Josette Vézina, à 80 ans, a vu sa fille de 45 ans revenir sous son toit en raison de soucis de santé et de logement. «Il faut mettre de l'eau dans son vin, ça aide énormément, dit-elle en riant. Le secret, c'est de rester positif!» «Un parent qui voit un enfant partir ne peut plus se dire qu'il ne va pas revenir!», conclut aussi Sandra Gaviria. Et quand il reviendra, quelques conseils d'experts: restez souple (vous êtes désormais entre adultes), définissez les responsabilités de chacun et, surtout... établissez un échéancier!

Tanguy, le retour. Un film d'Étienne Chatiliez. Avec André Dussollier, Sabine Azéma et Éric Berger. En salle le 19 avril.




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