D’abord prisée par les stars, la tendance à documenter sa grossesse sur Instagram fait des petits, devenant tour à tour source d’inspiration, de célébration, d’anxiété, de comparaison. Échographie d’un phénomène mondial.

Natalia Wysocka
collaboration spéciale

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Sur le compte Instagram de Marilou, les photos sont belles, douces, épurées, magnifiques dans leur composition, leur luminosité. Mais attention, prévient la maman de deux petites filles : « Ma vie n’est pas aussi parfaite que ma palette de couleurs préférées. »

Elle préfère d’ailleurs le dire : le désir de vouloir présenter sa grossesse de façon « idéale », elle le comprend bien. « C’est un évènement tellement facile à romancer ! »

Ainsi, avant l’arrivée de ses deux enfants, Marilou a certes partagé quelques instantanés « de bedaine », comme elle dit. Mais, à côté, elle a fréquemment apposé les mots « chance », « cadeau », « responsabilité ». Car, si le quotidien est parsemé de « petits moments parfaits », elle n’oublie pas qu’entre ces moments il y a « des craques, des instants sombres ».

Pour rappeler à quel point, dans ce domaine, l’image et le réel peuvent être éloignés, l’entrepreneuse mentionne cette journée dont elle a longtemps tu le souvenir. Elle était avec son ancien amoureux, Alexandre Champagne. C’était bien avant l’arrivée de leur fille, Jeanne. C’était en pleine séance photo pour la couverture d’un grand magazine. « Quand la photo est sortie, on m’a dit : “wow, vous êtes beaux, vous avez l’air d’un couple parfait !” Oui, on est beaux. Mais la vérité, c’est que j’étais en train de faire une fausse couche. Si on le dit crûment, j’avais les bobettes pleines de sang. »

Armée de la conscience de la fragilité de l’existence, et du décalage entre Instagram, qui fait rêver, et la souvent rude réalité, elle souligne : « C’est tellement important de se souvenir que les réseaux sociaux sont comme un téléroman qui ne finit jamais ! »

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Le pouvoir de gérer son fil

Lorinska Merrington est convaincue : « L’une des choses les plus merveilleuses que j’ai accomplies durant cette grossesse, c’est de la partager sur mes réseaux sociaux. »

Cette grossesse, c’est sa deuxième depuis qu’elle a intégré le clan des Yummy Mummies. Une fascinante téléréalité australienne, présentée sur la chaîne Seven et récupérée par Netflix, remplie d’excès, de drames, de déluge de possessions.

Le concept ? Quatre femmes mondaines, enceintes en même temps, vivent leur quotidien fait de fric, de fringues, de fêtes, de festins, de folles dépenses.

Lorinska, mannequin et présentatrice de circulation, est l’une de ces Belles mères (titre de la version française de la série). Lors du tournage de la première saison, la star sculpturale était enceinte de Penelope, ou Lady P., comme elle la surnomme.

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Le 20 novembre 2018, elle a annoncé attendre un deuxième enfant sur cette « folle aventure » qu’est Instagram. « Mes abonnés ont même réglé leur alarme pour sonner le jour où mon bébé doit naître ! », se réjouit-elle.

(L’événement est arrivé le dimanche de Pâques. Deux heures après avoir publié une image en direct de la chambre d’accouchement, Lorinska avait récolté plus de 64 000 mentions J’aime.)

On pourrait imaginer que ses multiples photos de grossesse en robes griffées lui ont valu des commentaires négatifs. Elle est catégorique : « PAS DU TOUT. » Elle dit que ses abonnés sont des gens sublimes, « gorgeous ! », qui lui envoient des messages magnifiques, « beautiful ! ».

L’influence néfaste que ce type de photo peut avoir sur les femmes, elle ne s’en fait pas outre mesure : « Chaque personne possède le pouvoir de gérer son fil Instagram. »

PHOTO TIRÉE DU VANITYFAIR.COM

Complète Demi

Mais était-ce plus simple avant ? Avant les Yummy Mummies ? Avant Instagram ?

En août 1991, du moins, c’était l’année où le Vanity Fair a publié, en une, une photo de Demi Moore. Nue, enceinte, souriante.

Dans l’article signé Nancy Collins, l’actrice était assise dans sa roulotte, et elle « caressait son ventre saillant à travers sa chemise de nuit vaporeuse ». « La maternité me sied bien, déclarait-elle. Je me sens à l’aise. »

Pour Katrin Tiidenberg, cette publication marque un réel tournant. Celui où, dans l’œil public, la grossesse est sortie de son cadre « médical, familial, traditionnel ». Se parant d’airs « attrayants, rayonnants et sexy ».

« C’était une représentation célébratoire qui ne s’excusait pas d’exister, publiée dans un magazine glamour qui n’était pas consacré à la maternité. Le corps de la femme enceinte n’était plus camouflé. D’un côté, ça l’a libéré. De l’autre, ça en a fait un spectacle. »

Professeure associée en médias sociaux et culture visuelle à l’Université de Tallinn, en Estonie, la Dre Tiidenberg étudie comment les gens se présentent sur les réseaux sociaux. En 2017, avec Nancy K. Baym, de Microsoft Research, elle a analysé 45 000 publications publiques russophones et 80 000 anglophones de femmes enceintes.

L’une des conclusions qu’elle en a tirées ? Documenter sa grossesse sur Instagram n’est pas qu’une « simulation stratégique », mais bien un « travail de construction identitaire ». « Vous avez neuf mois pour devenir mère, pour vous faire à l’idée. Le sous-texte de ces publications, c’est que ces femmes disent, à leur famille, à leurs abonnés, mais surtout à elles-mêmes : “Regardez ! Je fais tout ce qu’il faut ! Je vais y arriver ! Je vais être bonne ! Les choses vont bien se passer !” »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE MARIA KANG

En 2013, l’entraîneuse Maria Kang lançait 
son slogan : « What’s your excuse ? ».

Sans pardon

C’est avec une « fascination malsaine » avouée que Rebecca Onion a longtemps regardé ce type de publications. « Je me souviens avoir vu une femme enceinte avec un six-pack d’abdos sur son ventre et m’être dit : mais ces gens sont déchaînés ! »

Quand la journaliste pour Slate, établie en Ohio, est tombée enceinte à son tour, elle a tenté de se déconnecter. Mais une image lui trottait en tête : celle de l’entraîneuse Maria Kang qui, en 2013, lançait son slogan : « What’s your excuse ? » C’est quoi ton excuse ? Sur sa photo de promo, on la voyait, entourée de ses trois jeunes enfants, dans une forme olympique.

« Pendant mon premier trimestre, j’étais malade, mais vraiment. J’étais incapable de me lever de mon divan et je rigolais avec ma belle-sœur : mais c’est quoi mon excuse, hein ? »

En janvier dernier, elle a publié un article sur le sujet : « The Troubling Thing About the Fit Mom Instagram Community », dans lequel elle se penche sur les critiques auxquelles font face, selon elle, toutes les femmes enceintes. « Impossible de gagner. Soit on leur reproche de trop prendre soin d’elles, soit pas assez. Soit on leur dit  : “vous vous relâchez”, soit : “vous essayez trop fort”. »

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Ses paroles font écho aux récentes confidences de Beyoncé qui, il y a deux ans, a publié sur Instagram l’annonce de sa grossesse.

Mais autant cette photo, devenue la plus aimée de 2017, était impeccable, autant sa grossesse a été « extrêmement difficile ». Chose que la Queen Bey raconte dans son nouveau documentaire, Homecoming, où elle confie avoir pensé, après son accouchement, qu’elle ne serait « plus jamais la même ».

Like-moi

Parlant sans ces filtres qu’Instagram affectionne tant, Nathalie Bernard lance d’emblée : « Il y a toute une business autour de la grossesse. Quand on est enceinte, on a plus d’abonnés, plus de likes. C’est dingue ! Les marques affluent en masse pour faire des partenariats. J’en ai eu. Je ne les ai pas tous acceptés. Si je fais de la pub pour de mauvais produits, ça déplaît à mes lectrices et je me le prends dans les dents. »

Établie à Bordeaux, la diplômée en communications a créé, en 2011, le blogue La mariée en colère pour traduire, oui, sa colère face à l’industrie du mariage. En 2015, elle est tombée enceinte. Son site, qui génère près de 2 millions de visiteurs uniques par an, a suivi son évolution. « J’ai voulu dire aux femmes : “Ne culpabilisez pas parce que votre grossesse ne se passe pas comme celle de la voisine, quoi.” »

Nathalie dit s’être vite désabonnée « des instagrameuses et de toutes les stars de téléréalité françaises qui attendent un bébé ». « Je ne me retrouve toujours pas dans ce qu’elles disent. Que tout se passe bien, que tout est beau. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE LÉA CLERMONT-DION

Léa Clermont-Dion, co-initiatrice de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, accompagne cette publication Instagram où elle dévoile sa grossesse de remerciements adressés aux artisans ayant participé à la conception de la photo.

Un café avec Kim

« J’aimerais que toutes ces publications Instagram soient accompagnées par une liste de crédits. Pour le maquillage, le stylisme, les soins esthétiques, l’entraîneur personnel, etc. Ça nous aiderait à réellement comprendre combien d’argent il faut investir pour créer de telles images », lance la Dre Philippa Kaye.

Médecin généraliste pratiquant à Londres, la spécialiste a signé plusieurs livres sur la maternité, dont Your Pregnancy Week by Week. « Je ne tient pas les médias sociaux entièrement responsables des problèmes significatifs et sous-signalés de santé mentale périnatale. Mais ce flot constant d’images de prétendue perfection est difficile à gérer. Quand on a passé la journée à faire du lavage. Quand on cumule des emplois. Quand on est seule. Quand on se sent triste. Quand c’est le milieu de la nuit. C’est difficile de se rappeler qu’Instagram, ce n’est qu’une réalité fabriquée. »

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Mère de trois enfants, la Dre Kaye remarque que « la structure sociale de soutien n’est plus la même qu’à l’époque où maman habitait forcément dans la même rue, la sœur juste au coin, et la tante un pâté de maisons plus loin ». Où il y avait toujours quelqu’un pour nous dire : « Ce n’est pas grave si tu as pleuré aujourd’hui. » « Ça nous rend plus fragiles aux pressions en ligne. Nous voyons que Kim Kardashian a publié une photo d’elle avec une tasse de café et nous pensons : “Oh ! Moi aussi, j’en ai bu un ce matin !” Nous avons l’impression de faire partie d’une communauté. De sa vie. Mais c’est faux. »

Comme elle juge fausse la récente tendance contraire consistant à présenter sur Instagram la grossesse d’un œil comique-négatif. « Oui, le fait d’être parent possède quelque chose d’humoristique. Il est 3 h du matin, je suis debout, mon gilet est recouvert de vomi, haha, les joies de la parentalité. Ces images peuvent aider à se sentir moins seul, à se dire : “Oh, il n’y a pas que moi qui me balade avec des céréales dans les cheveux.” Mais là encore, ce qui est montré, est-ce la réalité ? Ou une version manipulée ? »