Traumavertissement : cette chronique pourrait ne pas convenir à ceux qui tiennent la religion en sainte horreur. Elle pourrait aussi indisposer les islamophobes. Nous préférons vous en avertir.

Publié le 12 juin

Il y a une nouvelle superhéroïne dans l’univers cinématographique de Marvel (le fameux MCU). Elle a 16 ans, elle s’appelle Kamala Khan, elle habite Jersey City et a des origines pakistanaises. Serait-elle – trigger warning, comme disent les jeunes – musulmane ? Ben oui.

Son nom de superhéroïne n’est pas Musulwoman, mais bien Ms. Marvel. Elle est la tête d’affiche de la minisérie de six épisodes du même nom, arrivée mercredi sur la plateforme Disney+. C’est une élève du secondaire dissipée, geekette marginalisée, plus intéressée par les réunions d’aficionados de superhéros que par ses examens de mathématiques ou de biologie, au grand dam de ses parents, des immigrants plutôt conservateurs.

J’ai vu le premier épisode de Ms. Marvel avec Fiston, qui semblait moins intéressé par les aventures de cette adolescente de son âge que par celles d’Obi-Wan Kenobi, qui a pourtant le mien. « Parce que c’est une fille ? », lui ai-je demandé. « Non, parce que c’est une musulmane ! », m’a-t-il répondu du tac au tac, avec une extra couche d’ironie. J’ai compris que c’était le cliché de l’adolescente-qui-se-fait-intimider-devant-son-casier au tout début de l’épisode qu’il trouvait, avec raison, éculé.

Heureusement, Ms. Marvel, charmante série qui intègre des éléments d’animation, ne se résume pas à ça. C’est l’histoire d’une adolescente délurée qui voue un culte à Captain Marvel, alias Carol Danvers, personnage clé des Avengers. Sa déesse, c’est elle. Lorsqu’un jour elle découvre un mystérieux bracelet envoyé par sa famille du Pakistan, Kamala se transforme elle-même par inadvertance en superhéroïne.

Ms. Marvel ne se résume pas aux clichés des séries pour adolescents, même si elle en épouse les codes. Et elle ne se résume pas davantage à la caricature que des militants chrétiens ou athées ont voulu en faire. Cette semaine, un groupe Facebook privé de quelque 16 000 membres, Christians Against Ms. Marvel, a déversé son fiel sur la série de Disney+ parce qu’elle met en scène une famille musulmane.

D’autres se sont indignés de ce qu’ils interprètent comme une première incursion de la religion dans un univers, celui des superhéros, qui en était jusque-là exempt. Un détail : c’est faux. Il faut ne rien connaître de la culture des comic books américains et de leurs dérivés télévisés et cinématographiques pour prétendre que ses personnages, eux-mêmes considérés comme des demi-dieux, sont areligieux.

Le dernier superhéros d’une série signée Marvel sur Disney+, Moon Knight, est juif, tout comme Magneto et Kitty Pryde des X-Men. Captain America est chrétien, Daredevil aussi. Qu’ont-ils en commun pour que cela n’ait pu déranger personne ni inspirer la moindre chronique ?

J’ai beau réfléchir, je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Attendez ! Non, ce ne doit pas être ça, ce serait trop simple. Serait-ce parce qu’aucun d’entre eux n’est… musulman ?

Deux morceaux de robot, dirait Tony Stark, alias Iron Man. Ms. Marvel, elle, est musulmane. Il en est peu question dans le premier épisode, mais – nouveau traumavertissement pour ceux qui voient la religion dans leur soupe et chez qui la vue d’un voile provoque une syncope – l’adolescente prie à la mosquée dans la bande-annonce de la série. Ils réciteront cent Ave Maria (en latin) pour exorciser l’image que je viens de décrire. Avec un peu d’eau bénite, ça devrait passer. Parole de curé.

Ce que je trouve délicieusement ironique dans le discours de ceux qui s’indignent qu’une superhéroïne puisse s’identifier à l’islam – à l’instar de quelque 2 milliards de ses coreligionnaires –, c’est la poutre du crucifix qu’ils ne voient pas dans leur propre œil, comme le disait jadis un dénommé Jésus.

Il faut pratiquer l’aveuglement volontaire avec un zèle apostolique pour ne pas se rendre compte de la quantité de scènes de films du MCU tournées dans des églises ou des cimetières, qui mettent en scène des rites religieux chrétiens. Je le sais, j’ai vu tous les films et toutes les séries du MCU.

Une chroniqueuse a été choquée par la scène d’une prière à la mosquée, mais pas par celle d’une prière à l’église ? Dieu sait quelle est la différence. Je cherche, je cherche. Serait-ce que la chroniqueuse considère que SA religion, la catho-laïcité, relève davantage d’un héritage culturel que d’une pratique religieuse ? Serait-elle pour elle une forme de neutralité religieuse ? Ce qui est bon pour Pitou ne serait donc pas nécessairement bon pour Minou ?

Kamala Khan, incarnée par la Torontoise Iman Vellani, ne perpétue aucun préjugé sur la femme musulmane soumise que certains aiment dépeindre. Elle ne porte pas le voile sauf à la mosquée, contrairement à son amie, qui le fait par choix. C’est une douce rebelle qui remet en question les strictes valeurs traditionnelles de ses parents, qui la surprotègent et la couvent davantage que son frère, parce qu’elle est une fille, croit-elle.

Elle rêve de Manhattan et d’un beau ténébreux, écoute The Weeknd et vénère les Avengers. Elle ne renie pas pour autant son héritage ethnique, prend plaisir à se choisir un nouveau sari et à fréquenter l’épicerie pakistanaise de son quartier avec sa mère.

« Nous allons voir des enfants d’immigrants qui sont fiers de leur culture », expliquait cette semaine Iman Vellani à mon collègue Pascal LeBlanc.

Ms. Marvel habite Jersey City, mais elle aurait pu habiter Markham, ville d’origine de la jeune comédienne, ou le quartier Parc-Extension à Montréal. Ce n’est pas faire preuve de rectitude politique ni de « lubie diversitaire » que de mettre en vedette des personnages qui ne sont pas blancs, masculins et chrétiens. C’est témoigner de réalités qui sont trop souvent occultées, c’est sortir de ses ornières de majoritaire, c’est rendre compte plus fidèlement de la société dans laquelle nous vivons.

J’en parlais justement cette semaine avec des membres du Groupe des Trente, jeunes ambassadeurs de la diversité ethnoculturelle montréalaise, qui ne se reconnaissent pas encore assez dans notre télé et notre cinéma. Ils ont bien raison, même si, heureusement, les choses évoluent.

Un dernier traumavertissement, pour les xénophobes cette fois : selon le recensement de 2016, plus du tiers de la population montréalaise est née à l’étranger et plus de la moitié est issue de l’immigration. Il va falloir vous habituer à voir des jeunes femmes brunes, dans la vie et à l’écran.