« Le 10 mars 2020, on jouait au bridge. On ne savait pas que ça prendrait plus de deux ans avant qu’on se revoie. »

Publié le 1er mai

Simon-Pierre Goulet me parle tout en zigzaguant entre les tables pliantes disposées dans la salle communautaire. Il s’assure que tout soit prêt pour l’arrivée des joueurs, dans moins d’une heure.

Le réalisateur de 44 ans est un grand amateur de bridge. Je l’ai rencontré sur le plateau de l’émission On va se le dire (ICI Télé), où il vantait son jeu préféré pour attirer des recrues. Il expliquait alors que la moyenne d’âge des joueurs est de 67 ans et qu’elle augmente chaque année, faute de relève.

Charmée par sa passion, j’ai voulu en savoir plus. Il m’a invitée dans un évènement tout spécial : les retrouvailles du Club de bridge Arc-en-ciel, le mois dernier.

Avant la pandémie, des dizaines d’amateurs se rassemblaient chaque mardi soir, à l’Association sportive et communautaire du Centre-Sud. Or, la COVID-19 a forcé la fermeture du club où se mélangeaient interactions sociales et personnes vulnérables étant donné leur âge.

D’ailleurs, comment Simon-Pierre en est-il venu à adopter une activité qu’on associe aux retraités ?

« Mon ami et moi, on adorait les jeux de société, mais on était très compétitifs, me répond-il. Les gens ne voulaient plus jouer avec nous ! On a fini par se dire : “On a besoin d’un jeu où on est partenaires plutôt qu’adversaires”. »

Dix semaines plus tard, ils terminaient leur formation de bridge...

« Trente heures de cours pour apprendre à jouer aux cartes ?

— Ça ne s’apprend pas sur un coin de table ! Il faut faire un acte de foi et se dire : je continue, même si je ne comprends rien.

— Et pourquoi ferait-on ça, au juste ?

— Quand j’ai découvert le bridge, c’était comme « Oh my God, enfin ! ». C’est un sport mental, mais un sport avec tout ce qui vient à côté, au même titre qu’un sport physique. Hier, mon partenaire et moi, on s’entraînait en révisant nos stratégies. Après la partie, on va prendre une bière pour discuter comme le feraient des joueurs de hockey après leur match.

Je n’ai jamais pratiqué de sport d’équipe traditionnel quand j’étais ado. J’aurais aimé découvrir le bridge plus tôt pour vivre cette culture sportive par l’entremise d’une activité qui me convenait mieux.

Simon-Pierre Goulet

Sans oublier les vertus cognitives du bridge, qui combine la mémorisation, la logique et la communication. Une activité de choix pour bien vieillir ! D’ailleurs, Simon-Pierre ajoute qu’il adore côtoyer des personnes d’autres générations, chaque semaine.

Après tout, c’est grâce à un homme rencontré ici que son meilleur ami et lui ont découvert le plaisir des croisières...

Les gens commencent à arriver. Leur joie de se retrouver est manifeste ; ça se flatte le dos, ça se prend dans les bras.

Jean-Pierre Bécotte, meilleur ami de Simon-Pierre, discute justement avec leur mentor de croisière.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Jean-Pierre Bécotte, Maxence Élie et Simon-Pierre Goulet

Maxence Élie les a tous deux pris sous son aile, il y a une décennie.

« Un club de bridge, c’est un microcosme de la société, réfléchit-il. On a l’occasion de partager des expériences avec des gens qui ont connu toutes sortes de choses ! Et même si on ne les voit que pendant 20 minutes, il se crée des liens, d’une semaine à l’autre... On se voit dans la joie, mais aussi la maladie et les ruptures. »

Maxence s’interrompt et désigne un homme derrière moi.

« D’ailleurs, ce monsieur a changé bien des vies avec sa passion et sa générosité. »

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Jean-Marc Picard a fondé le Club Arc-en-ciel en 1999.

L’homme en question, c’est Jean-Marc Picard. Il a fondé le Club Arc-en-ciel en 1999. Plus de 1000 joueurs y sont passés, depuis.

« Mon plus grand accomplissement, c’est d’avoir fait accepter le bridge comme sport aux Outgames de Montréal, en 2006 [qui réunissaient des athlètes des communautés LGBT de partout dans le monde]. C’était fantastique de voir 210 joueurs de 13 pays s’affronter ! »

Je ne connais rien d’aussi intéressant que le bridge parce que c’est intellectuel et que ça repose sur l’amitié, comme il faut jouer à deux...

Jean-Marc Picard

Plus d’une cinquantaine de personnes sont maintenant assises dans la salle. Je remarque une dizaine d’hommes de ma génération parmi les têtes blanches. Parlant d’amitié, on me présente Normand Houle, qui a défendu des titres en Australie et en France. Avec lui, son partenaire des 40 dernières années, Marc Boisvert.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Marc Boisvert et Normand Houle

« Qu’est-ce qui fait un bon partenaire de bridge, Marc ?

— L’attention parce qu’on doit constamment se renvoyer la balle ! »

Je suis au royaume de la bonne communication.

La première ronde débute. Les regards présentent un mélange de joie et de concentration. Des éclats de rire percent les murmures. Si des équipes terminent une joute avant les autres, elles se retrouvent autour de la machine à café pour remplir leur verre de styromousse en papotant.

Près de moi, un homme d’une soixantaine d’années guide son jeune adversaire.

« Ça ne fait pas longtemps que tu joues, hein ?

— Non, je ne suis pas le plus grand des joueurs !

— Je peux te donner un conseil ? »

Malgré la bienveillance de leur compétiteur, Antoine Julien (22 ans) et son cousin Jean-Daniel Picard (35 ans) perdent la ronde. Comment se sentent-ils, lors de ces réunions intergénérationnelles ?

« On n’est pas dans un CHSLD ! me répond l’aîné. Les gens sont brillants et alertes, c’est le fun de jouer contre eux. »

Dans une société vieillissante qui délaisse trop souvent ses sages, ces deux-là ont compris la richesse du bridge. Il existe des espaces de rencontres dont tout le monde sort gagnant. Même les perdants.

Ça me rappelle une confidence de Simon-Pierre Goulet : « Je pensais que j’aimais le bridge à cause de la compétition, mais j’ai détesté jouer en ligne pendant la pandémie ! Je m’ennuyais des gens. Mon objectif, c’est de voir plus de jeunes s’intéresser aux clubs. Je veux dépoussiérer l’image qu’on se fait du bridge. Tu sais, tu ne verras pas de paparmanes ici... »

Je confirme : aucune paparmane, mais beaucoup de cerveaux allumés. De tout âge.

Consultez le site de la Ligue de bridge de Montréal