Léo Bissonnette-Binet s’ennuie de son monde.

Publié le 23 janvier

« J’aime être avec ma gang. Je me sens plus en sécurité et mieux compris avec des gens comme moi. Si je me retrouve avec des gens neurotypiques, je suis gêné. J’ai peur qu’on se moque de moi à cause des tabous concernant les autistes. »

Le jeune homme de 29 ans au bout du fil a un ton étonnamment jovial. Il garde le moral, même s’il est privé de sa gang depuis les Fêtes : « Je suis confiant que quand les gens vont avoir leur troisième dose, je vais pouvoir retravailler ! »

C’est que Léo a l’habitude de passer trois jours par semaine dans un local de Villeray. Là-bas, il cuisine avec une dizaine d’autres adultes qui ont eux aussi un trouble du spectre de l’autisme, une différence intellectuelle ou un trouble de l’apprentissage. Ensemble, ils préparent des repas congelés qui sont ensuite livrés à de nombreux clients de la région de Montréal. Ils sont les heureux participants du stage socioprofessionnel offert par Les Jumeleurs / espace communautaire.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Léo, entouré de Stéfania Tremblay et Marie-Claude Beauchamp, respectivement directrice générale et chef de programmes chez Les Jumeleurs

L’objectif n’est pas nécessairement de voir les apprentis cuisiniers intégrer le marché du travail, m’explique Stéfania Tremblay, directrice générale de l’organisme. En fait, compte tenu de leur différence, ils seront probablement inclus dans un programme social ou bénévole, dans l’avenir. C’est pourquoi le stage est d’une durée indéterminée. On en profite tant qu’on peut et qu’on le veut. La mission première, ici, c’est de créer des liens.

« Je suis autiste léger avec une lenteur intellectuelle et je suis très autonome, m’explique Léo. J’habite dans un appartement qui se trouve dans une ressource pour des autistes, et on doit avoir des activités régulières. L’important, c’est de ne pas toujours rester en dedans ! Le stage me permet de sortir. J’ai aussi amélioré ma motricité fine avec cette job-là ! J’ai de la misère à manipuler les petits objets – c’est pour ça que j’achète juste des souliers sans lacets –, mais maintenant, je peux bien couper des légumes !

— C’est super !

— Oui, sauf que là, Les Jumeleurs sont encore fermés à cause de la COVID-19…

— Alors, comment tu occupes ton temps ?

— Je reste à la maison et je fais ben du ménage… »

Quand le cadre éclate

Léo Bissonnette-Binet n’en est pas à son premier arrêt. Il calcule à voix haute avant de me dire qu’en tout, depuis mars 2020, il a dû cesser de travailler pendant environ un an. Toujours à coup de semi-confinements.

Au début de la pandémie, je me sentais stressé, anxieux et triste dans ma tête. Je me comptais chanceux d’avoir un bon réseau familial et des amis pour me soutenir. J’avais des nouvelles tous les jours, mais je m’ennuyais quand même des Jumeleurs. Ç’a été très difficile. Oh my God, c’était plate à mourir !

Léo Bissonnette-Binet, participant au stage socioprofessionnel offert par Les Jumeleurs / espace communautaire

Ce ne fut pas simple non plus pour Stéfania Tremblay et sa collègue Marie-Claude Beauchamp, chef de programmes chez Les Jumeleurs. D’abord, il a fallu dire au revoir à des employés. Ensuite, la demande pour des repas congelés abordables a explosé. Le problème, c’est qu’on ne pouvait plus accueillir de stagiaires pour les préparer. Les deux femmes se sont donc relevé les manches. Elles ont cuisiné environ 16 000 plats, en l’absence de leur brigade…

« Très vite, ton travail perd de son sens, me confie Stéfania Tremblay. Ça manque d’humains ! On était tellement heureuses de revoir nos membres, à la mi-septembre… Depuis les vacances des Fêtes, on ne sait pas quand on pourra les retrouver et c’est sérieusement démotivant. Les avoir avec nous, c’est nécessaire à notre bien-être. À notre santé mentale. »

L’inverse est vrai aussi.

En plus du stage socioprofessionnel, Les Jumeleurs offrent plusieurs activités qui permettent à environ 80 membres ayant une différence intellectuelle de se rassembler. Lors des premières vagues de la pandémie, plusieurs d’entre eux étaient embrouillés, me raconte la directrice générale de l’organisme.

« Ils ne comprenaient pas ! Le jargon n’était pas assez vulgarisé pour eux, ça manquait de pictogrammes et d’outils visuels… On a plusieurs membres de plus de 50 ans chez qui on a vu des effets négatifs. C’est une population qui a été oubliée. »

Je prends quelques secondes pour encaisser le coup.

C’est une population qui a été oubliée.

Stéfania Tremblay m’explique que nombre de « Jumelés » ont une routine bien établie et qu’ils y tiennent. Le cadre est important pour eux, changer ses habitudes ne se fait pas en criant ciseau. Elle se réjouit tout de même de voir que le temps fait son effet : son équipe n’a pas encore reçu d’appels de détresse, depuis les mesures annoncées à la fin de décembre. La communauté commence à s’y faire.

Elle apprend elle aussi à naviguer dans l’incertitude.

Et après ?

« J’espère pouvoir reprendre mon stage, le faire jusqu’aux vacances d’été et recommencer en septembre ! », me lance joyeusement Léo, quand je lui demande quels sont ses souhaits pour l’avenir.

C’est si simple. Et si important.

En attendant, chez Les Jumeleurs, c’est le retour des activités virtuelles (la Zumba est particulièrement populaire !). Pendant ce temps, deux employés poursuivent la production des repas congelés. Cette fois, Stéfania et sa collègue Marie-Claude n’ont pas à faire la popote. Elles se concentrent sur la suite.

Parmi leurs nombreux projets : une série de portraits sur les réseaux sociaux et des tutoriels vidéo dans lesquels des stagiaires réaliseront des recettes.

On veut les faire entendre. On a beaucoup parlé des personnes âgées, mais il faut aussi penser aux personnes avec des différences intellectuelles. Le positif, c’est qu’on forme une équipe très créative. On a plein d’idées !

Stéfania Tremblay, directrice générale des Jumeleurs / espace communautaire

« Et toi, Léo, tu la décrirais comment, l’équipe des Jumeleurs ?

— Je dirais qu’elle est attentionnée et qu’elle est cool. Même à distance, je me sens accompagné.

— C’est un beau mot de la fin, ça. Merci.

— Ça m’a vraiment fait plaisir, madame. »