Les amoureux des animaux pourront flairer du côté des librairies ce printemps, avec l’éclosion d’ouvrages sur le sujet. Dans le trio que nous vous présentons, ils prennent la forme d’un recueil de nouvelles, d’une grande fable satirique et d’un essai fouillé sur notre ambivalence vis-à-vis de la souffrance animale.

Publié le 3 mai
Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Truffé d’histoires

Commençons la tournée par cette petite collection d’Histoires qui ont du chien, qui regroupe quatre nouvelles rédigées par Josée Bournival, Billy Robinson, Ariane Arpin-Delorme et Joanie Godin. Comme on peut s’en douter, la gent canine est à l’honneur au fil des pages, tantôt embarquée dans des voyages au long cours, tantôt défrichant des sentiers lumineux pour mieux guider des êtres fragiles ou brisés.

Ainsi, Adam le labrador reniflera de nouvelles pistes plus paradisiaques pour sa maîtresse Eva ; Kyra, mourante, ravivera chez son protecteur un composé de souvenirs heureux et douloureux ; on marchera ensuite dans les traces de coussinets de Maasaï, un husky yukonnais frileux qui s’immisce dans le quotidien de sa nouvelle propriétaire ; enfin, on embarque dans un road trip nord-américain par monts et par vaux en compagnie du chihuahua Charlot.

Oscillant entre les tons légers/décomplexés et des teintes plus graves et dramatiques, ces nouvelles cherchent à toucher notre humanité et à rendre hommage à de fidèles compagnons qui, même s’ils ont eux aussi parfois la vie dure, la traversent toujours avec résilience ou s’arrangent pour transfigurer nos larmes de peine en larmes de joie.

Histoires qui ont du chien

Histoires qui ont du chien

Éditions Goélette

200 pages

Une fable de La Fontaine XXL

Dans un style bien plus solennel, le philosophe Raphaël Enthoven nous sert Krasnaïa, une longue fable allégorique dans laquelle une société animalière où les principes démocratiques, poussés à leur extrême, donnent lieu à un entrechoquement de courants de pensée et de factions, à la suite d’un incendie volontaire déclenché au sein de la communauté. Alors que débats et discours verbeux s’enflamment, renards, albinos, hirondelles, sangliers et autres groupuscules placent leurs pions, avec en toile de fond la menace de basculer, à tout moment, dans un état de guerre.

Le roman peut s’éclairer par divers niveaux de lecture en tentant de rattacher les diverses symboliques des personnages, courants et actes du récit à des épisodes historiques et sociaux, révolus ou encore brûlants d’actualité. Ce qui exigera une grande concentration du lecteur, puisque les protagonistes pullulent, chacun s’inscrivant dans des doctrines divergentes. Heureusement, plusieurs index et glossaires ont été placés en fin d’ouvrage, avec une galerie de personnages, un récapitulatif des lieux et une inhabituelle recension des courants de pensée à l’œuvre dans Krasnaïa.

Un projet touffu et ambitieux, qui se veut dans la veine de la plume d’Orwell. « J’étais hanté depuis des années par La ferme des animaux, et la question de savoir si on pouvait l’adapter à l’hyperdémocratie qui est la nôtre, non plus un régime caricaturalement tyrannique, mais un régime caricaturalement tolérant, et savoir jusqu’où on pouvait aller dans cette transposition », a expliqué l’auteur à l’occasion d’une présentation publique de l’ouvrage.

Krasnaïa

Krasnaïa

Éditions de l’Observatoire

425 pages

Souffrance et empathie disséquées

Le troisième ouvrage quitte le champ du récit et de la fiction pour s’aventurer sur les terrains croisés de la science, de la psychologie et de l’éthique. Encore un traité moralisateur rabat-joie ? Absolument pas. Dans le passionnant Face aux animaux, le professeur de psychologie sociale Laurent Bègue-Shankland dissèque les relations affectives très ambivalentes que nous entretenons avec ces êtres si divers et particuliers, qu’ils soient simples poissons d’eau douce, rats de laboratoire ou fidèles toutous de compagnie.

En puisant dans les sources historiques du rapport entre l’humain et l’animal, divergeant d’une civilisation à l’autre, il analyse les mécanismes culturels et psychologiques qui font affoler l’aiguille sur le cadran de l’empathie. La table est fort bien garnie, avec au menu une foule de questionnements éthiques, de la consommation de viande au cas particulier du poisson – le mal nanti de la compassion –, le parallèle entre nos relations interhumaines et animales, y compris violentes, les mécanismes psychologiques de la maltraitance animale, l’impact des grands penseurs comme Descartes, des catégorisations ou encore des influences culturelles.

Auréolé de tous ces ingrédients de réflexion, le plat principal demeure la reproduction de la fameuse expérience de Milgram (sur l’obéissance à l’autorité), cette fois-ci transposée à un animal de laboratoire. Une foule d’enseignements et d’analyses en sont tirés, permettant d’établir les profils et les conditions dans le cadre desquelles notre empathie tend à s’étioler. Alors que les références scientifiques abondantes et le développement poussé du sujet auraient pu faire craindre une longue dissertation rébarbative, Face aux animaux a été au contraire rédigé dans un langage extrêmement clair, agrémenté d’exemples pertinents, éclairants et bien dosés. Surtout, il constitue une véritable boussole pour mieux comprendre où en sont nos rapports avec les animaux à ce jour.

Face aux animaux

Face aux animaux

Éditions Odile Jacob

340 pages