Ils ont horreur d’être enfermés, craignent les humains, griffent parfois les imprudents qui souhaitent les flatter. Une partie des chats recueillis en refuge, inadaptés à la vie de condo en ville, peuvent toutefois compter sur des programmes d’organismes qui les aident à prendre la clé des champs, en leur trouvant une place dans des fermes ou sur des terres agricoles.

Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Il y a Le rat des villes et le rat des champs de La Fontaine, mais aussi le chat des villes et le chat des champs. Le premier se blottit volontiers à vos pieds, accourt à vos appels, vous lèche le visage au matin. Le second est apeuré à la vue de souliers, a besoin de grands espaces et sort les griffes à la première alerte. Rendu indépendant après avoir grandi à l’écart de l’homme, il n’est pas vraiment dans les bonnes grâces des adoptants citadins et des petites familles souhaitant accueillir un minou tout doux.

Selon les divers refuges, ces animaux peu socialisés représentent de 5 % à 15 % des chats candidats à l’adoption. Et dans certains cas, leur faible popularité peut les conduire à subir le sort de l’aiguille.

Les aiguilles, ils n’en veulent pas, mais ne rechigneraient pas cependant à trouver une botte de foin. Et c’est un peu ce qu’essaient de leur offrir divers organismes du Québec qui ont monté des programmes de placement de ces chats dans le milieu campagnard, mieux adapté à leur personnalité.

Argument choc : leurs talents de chasseurs peuvent être très utiles pour limiter la prolifération de rongeurs.

Ainsi, depuis trois ans, le refuge Proanima envoie en campagne de 60 à 80 de ces chats sans foyer. « Cela fonctionne très bien, on a de plus en plus de demandes », indique Carole Lacasse, directrice du service à la clientèle de l’association, qui couvre une dizaine de secteurs dans la périphérie montréalaise. « Ce sont des chats qui n’aiment pas beaucoup le contact avec les humains, hyperactifs, ou qui ont le besoin de chasser et d’avoir de grands espaces. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Léna Guillou est capable d’approcher Jerry, mais cela reste exceptionnel pour les chats de ces programmes. Dans la grande majorité des cas, ils restent très craintifs et ne se laissent pas toucher.

Idem à la Société protectrice des animaux (SPA) de Québec, qui a monté un programme similaire il y a trois mois et déniché depuis une trentaine de fermes et de foyers campagnards volontaires. Le succès a décollé avec l’instauration de la gratuité, et l’organisme caresse l’espoir d’en placer 120 d’ici la fin de l’année.

« On s’est beaucoup inspirés de ce qui se passe en Ontario, où les programmes pour chats de ferme existent depuis un moment », explique Félix Tremblay, directeur général de la SPA de Québec.

On veut éviter les euthanasies, la perte d’animaux en bonne condition physique, potentiellement utiles, mais qui ne peuvent être placés à l’adoption parce que trop craintifs.

Félix Tremblay, directeur général de la SPA de Québec

M. Tremblay précise que la socialisation basique de tels chats, pour les rendre légèrement moins sauvages, nécessiterait un travail de six mois à un an ; un labeur trop exigeant pour que les refuges le fassent avec des milliers de bêtes. Ils comptent ainsi sur les adoptants pour le réaliser, au compte-gouttes.

Le besoin de subventions se fait aussi sentir, puisque le programme de la SPA de Québec est devenu gratuit pour fonctionner de façon optimale, tandis que les animaux placés sont vaccinés et stérilisés, ce qui engendre des frais pour l’organisme.

Jerry, Dexter et Vénus à la ferme

Jerry et Dexter ont été adoptés il y a cinq mois par le Centre équestre Mont-Bruno, à Saint-Basile-le-Grand. Après quelques semaines d’adaptation, ces deux chats ont trouvé leur place parmi les chevaux, qui les considèrent avec curiosité. « Ils se sont parfaitement intégrés. Le fait d’en avoir adopté deux a été très bon, car ils s’entraident. Dexter, le deuxième, qui a eu des problèmes de maltraitance avec des humains dans le passé, était beaucoup plus timide, réservé, voire légèrement agressif. Mais Jerry l’a vraiment aidé à s’intégrer », raconte Léna Guillou, assistante-gérante du centre équestre. Une vie de chat 100 % pacha ? Pas tant, car on s’attend à ce que le permis de chasse des matous soit à jour.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Peureux, Dexter représente mieux le type de chats adoptés dans des fermes. Les animaux sont placés dans de grandes cages ou pièces les premières semaines, le temps de trouver leurs repères. Les adoptants doivent leur garantir un abri chauffé, de la nourriture et des soins pour le reste de leur vie.

« Le centre équestre a toujours eu besoin de chats pour éviter la prolifération des souris et des rats. Ils ne doivent pas être agressifs avec les enfants, mais capables de chasser, de se déplacer à l’extérieur, d’être débrouillards », indique Mme Guillou. Comme la grande majorité des chats adoptés dans le cadre de ces programmes, Dexter garde ses distances avec les humains, mais Jerry, lui, se laisse tout de même approcher.

PHOTO FOURNIE PAR LA SPA DE QUÉBEC

Jacques Lamontagne et Vénus, qu’il a accueillie dans sa ferme agricole. Là encore, notez que rares sont les chats adoptés dans le cadre de ces programmes qui finissent par se laisser approcher.

À plus de 200 km de là, dans le secteur Saint-Nicolas à Lévis, Vénus, chatte de 5 ans, s’acclimate depuis un mois à la ferme maraîchère de Jacques Lamontagne. Entre les pommes de terre, le soya, l’avoine, les poules et la chèvre, elle a fini par trouver sa place grâce au programme de la SPA de Québec, qui prévoit une période d’isolement les premières semaines. « J’avais une chatte de 18 ans qui est morte l’année dernière, dit M. Lamontagne. Au début, Vénus était agressive, elle faisait des bruits pour nous faire peur, on la gardait à l’intérieur. Peu à peu, elle est devenue de plus en plus docile, se laisse flatter. »

Là encore, une évolution qui a surpris les responsables du programme d’adoption, qui rappellent que la plupart des chats destinés aux fermes demeurent très craintifs. Mais tous ces matous peu socialisés vous le miauleront : le bonheur se trouve vraiment dans le pré.