Dans leur cabinet et sur le terrain, ils voient passer des cas de tous poils. Des larmes, des rires, des complicités : les vétérinaires en ont long à raconter sur nos amis les bêtes, tout autant que sur les joies et les peines de leurs propriétaires. Cette semaine, la Dre Lucie Hénault nous raconte l’histoire d’une aînée en résidence dont le chat a connu une drôle de cure de jouvence…

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Connaissez-vous L’étrange histoire de Benjamin Button ? Ce récit fantastique narre la vie d’un homme né vieillard et rajeunissant au fil des ans. Avec beaucoup de cœur et de poésie, on pourrait voir en Molly l’équivalent félin de ce personnage singulier.

Molly était la fidèle compagne noire et blanche d’une dame âgée prénommée Aline, suivie par la Dre Hénault. « C’était une femme toute belle, très élégante. Quand elle venait nous porter son chat, pour elle, c’était une sortie. Elle en prenait grand soin, je l’aimais beaucoup », se souvient la vétérinaire, qui exerce à Westmount. L’aînée résidait dans une maison de retraite où les animaux étaient interdits, mais Molly était, à titre exceptionnel, tolérée dans son appartement.

À l’âge honorable de 20 ans, la chatte a commencé à en avoir plein les pattes. Très malade, il fallut se résoudre à lui administrer une dernière piqûre de soulagement. La Dre Hénault fut chargée de la besogne. « Ce fut une euthanasie extrêmement triste », raconte-t-elle avec émotion. Peu après, la fille d’Aline lui a déniché une jeune chatte en refuge, portrait tout craché de Molly, longues années au compteur en moins. Au dire de la vétérinaire, la ressemblance était confondante. Mais quand cette dernière l’a examinée pour traiter une petite grippe, sa propriétaire lui a confessé son tiraillement. Elle aimait beaucoup cette héritière, mais la maison de retraite n’était pas au courant de la situation et pourrait brider tout espoir de la conserver. Bref, elle hésitait à la garder.

PHOTO MARTINA RIGOLI, GETTY IMAGES

Les animaux sont rarement acceptés dans les maisons de retraite, ce qui crée des situations parfois déchirantes pour des aînés esseulés.

Sans avoir à poser la question, elle obtint cependant la plus belle des réponses. La directrice de la maison de retraite ne tarda pas à rendre visite à Aline. « En voyant la jeune chatte, elle s’est exclamée : ‟Oh, on dirait que Molly a beaucoup rajeuni !” », rapporte la vétérinaire. Une façon subtile et tacite de donner son accord en faisant mine de fermer les yeux. Le chat allait garder son toit.

C’était un réel jugement de cœur de la part de la directrice, une vraie intelligence émotionnelle. Ça m’a réchauffé le cœur, cette histoire, c’est du bouillon chaud pour les amis des animaux.

La Dre Lucie Hénault, vétérinaire

Aujourd’hui, Aline est partie retrouver les ronronnements rassurants de sa « vieille » Molly, quelque part sur un nuage molletonneux. Mais on peut, à notre tour, fermer les yeux, pour rêver un peu : dans ce cas, considérez que Molly est partie poursuivre sa cure de rajeunissement dans le nid douillet de sa fille.

L’avis du vet’

Bien des retraités aimeraient pouvoir raconter le même genre d’histoire réconfortante. Malheureusement, nombreux sont les établissements pour aînés refusant les bêtes. Des refuges animaliers, tels que le Réseau Secours Animal, nous ont signalé recueillir régulièrement les chats d’aînés abandonnés contre leur gré. Des situations parfois très douloureuses pour ces personnes déjà bouleversées par un changement de cadre de vie.

Pour la vétérinaire Lucie Hénault, la société doit entamer une réflexion et mettre en place des programmes concrets pour davantage d’ouverture. « Durant la pandémie, avec autant d’adoptions, on a vu que face à la difficulté, on s’est tournés vers le réconfort que les animaux apportent. J’aimerais qu’en tant que société, on comprenne que des gens sont constamment soumis à ce besoin de réconfort. Ce sont d’ailleurs souvent les moins privilégiés, comme les personnes âgées seules, les enfants défavorisés ou les personnes handicapées. Je souhaite que la pandémie nous donne une leçon pour qu’on investisse sur les animaux à travers de vrais programmes », lance-t-elle.

La vétérinaire évoque aussi le cas des femmes violentées réticentes à se tourner vers des hébergements prévus pour elles, car leur animal n’y est pas accepté et leur conjoint menace de le maltraiter. « Ce n’est pas que les refuges veulent mal faire, mais c’est qu’il n’y a pas de programme pour les soutenir », regrette la Dre Hénault.