(Puracé) Caméras et incantations divines ont oeuvré au recensement inédit du condor des Andes en Colombie, où l’oiseau « sacré » pour les populations indigènes d’Amérique du Sud est menacé d’extinction.

Juan Sebastian SERRANO
Agence France-Presse

Avant de rentrer dans la réserve du parc national de Purace, dans le sud-ouest de la Colombie, Rosendo Quira agite en signe de respect des branches de sauge trempées dans une décoction de plantes.

Cet Indien du peuple Kokonuko fait partie d’un groupe de 300 volontaires qui se sont déployés le temps d’un week-end dans une centaine de sites en Colombie pour effectuer le premier recensement dans le pays de l’oiseau emblématique des Andes.

Les connaissances ancestrales de ce médecin traditionnel de 52 ans guident les téléobjectifs des scientifiques qui scrutent les cimes plongées dans la brume à plus de 3200 mètres d’altitude.

Bien que les experts estiment qu’environ 130 condors vivent dans les Andes colombiennes, l’exacte population de ces oiseaux monogames n’a jamais été recensée.

« Nous avons besoin de savoir combien il y a de condors dans le pays et dans quel état de santé ils se trouvent », explique à l’AFP la biologiste Adriana Collazos, qui a installé sur un trépied son dispositif de surveillance oculaire qui s’active au moindre mouvement.

« Connaître en détail la population est fondamental pour proposer des stratégies de conservation » de l’espèce menacée, explique Fausto Saenz, directeur scientifique de la Fondation Néotropicale, à l’initiative de ce recensement sans précédent élaboré conjointement avec les parcs naturels nationaux de Colombie.

Ce comptage, explique-t-il, permettra aux futurs plans de repeuplement d’harmoniser l’équilibre entre mâles et femelles, car près de la moitié des condors de Colombie ont été élevés en captivité.

Le condor andin, l’un des plus grands oiseaux du monde qui pèse de 9 à 15 kilos, est en danger critique d’extinction en Colombie et figure sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui en dénombre 6700 spécimens.

L’espèce andine, qui ne pond qu’un œuf tous les deux ou trois ans, est répartie à l’est de l’Amérique latine, du Venezuela au sud de l’Argentine et du Chili. Elle est principalement menacée par l’expansion de l’agriculture et de l’élevage dans les territoires de haute montagne où elle vit.

Fin 2018, un couple de condors a été retrouvé mort empoisonné dans le centre du pays. Les éleveurs entendaient ainsi protéger leur bétail d’éventuelles attaques de ces oiseaux charognards qui s’en prennent parfois des animaux vivants, généralement malades ou diminués.

Début février, 35 condors, présumés empoisonnés, ont été retrouvés morts dans le sud de la Bolivie.

Messager du soleil

Rosendo Quira s’approche d’un piton rocheux, et toujours en aspergeant sa décoction à l’aide des branches de sauge, dépose un morceau de viande pour attirer un condor sous l’œil des caméras.

Les Kokonukos considèrent que le condor et les pics rocheux où ils nichent sont tous deux sacrés.

« S’il s’approche, c’est parce que nous sommes bien spirituellement, s’il ne s’approche pas c’est parce que nous avons échoué quelque-part », indique l’homme qui fait également tournoyer un bâton au-dessus de sa tête tout en mastiquant des plantes médicinales.

Pour son peuple, cet oiseau « sacré » est « le messager du soleil » : il prévient des menaces futures, anticipe les changements climatiques. Rosendo assure que le condor lui a raconté dans ses rêves les recettes pour soigner les malades.

Attiré par l’offrande carnée, un oiseau de trois mètres d’envergure surgit alors de la brume, les scientifiques s’appliquant à l’enregistrer en détails pour le différencier et le répertorier.

Bien qu’ils pensent que les caméras dérangent l’animal sacré, les Indiens de Purace collaborent activement au recensement.

« Pour les peuples indigènes du sud des Andes en particulier, le condor joue un rôle très important dans leur vision du monde […] Il fait également partie intégrante de leur univers mythologique. Ils sont donc excessivement concernés par la conservation de l’espèce », explique le responsable de la réserve, Isaac Bedoy.

« Ne plus avoir ce symbole serait une perte fatale pour notre réserve », confirme Javier Jojoa, le directeur adjoint du parc national de Purace.