(Sherbrooke) Pourquoi moi ? Qu’est-ce qu’il y a après la mort ? Quel sens donner à la maladie ? Ce n’est pas avec un médecin ou une infirmière qu’on discute de ces questions dans un hôpital, mais avec un intervenant en soins spirituels. Un service aussi méconnu qu’essentiel.

Publié le 3 avril
Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

En septembre dernier, ma mère a été hospitalisée au Centre hospitalier de l’Université de Sherbrooke (CHUS). Atteinte d’un cancer avancé, elle savait que la fin approchait et elle avait des craintes… « Mais qu’est-ce qui va arriver après ? »

Son amie, infirmière retraitée, lui a alors proposé de rencontrer un ancien collègue, l’intervenant en soins spirituels (ISS) Stéphane Rivest.

« Un intervenant en soins quoi ? »

Ma mère et moi ignorions alors qu’une telle profession existait.

« Bien des gens ne savent pas trop ce qu’on fait », reconnaît Stéphane Rivest, que j’ai interviewé au CHUS cinq mois après l’avoir vu aider ma mère à partir en paix.

Le terme « soins spirituels » peut même refroidir certaines personnes, surtout au Québec, où la relation avec la religion est complexe. « La spiritualité dans le domaine de la santé, c’est le sens à l’existence, comment la maladie vient remettre en question nos valeurs et nos croyances, le sens de notre vie, et les relations avec nos proches, explique-t-il. Nous sommes dans la dimension existentielle et non dans la dimension psychologique, par exemple. 

« Contrairement à d’autres soignants, nous avons tout notre temps avec le patient. Nous sommes dans l’écoute et dans l’accueil, mais pas dans le small talk, précise-t-il. Ça, c’est le rôle du bénévole. Nous, notre titre le dit, on intervient… On facilite l’expression de la vulnérabilité dans la maladie. »

Si l’intervenant en soins spirituels chemine avec le patient pour tenter de le réconcilier avec ce qu’il vit – une maladie chronique ou mortelle, une amputation, etc. –, il ne trace pas la route pour lui… « Nous sommes dans une autre forme de relation d’aide. Nous n’avons pas d’agenda. Nous n’imposons rien… »

Récemment, Stéphane Rivest a dû se rendre auprès d’une femme qui venait d’apprendre que son mari – avec qui elle avait eu un accident – était mort. Il est resté auprès d’elle quand il a fallu appeler les parents du défunt pour leur apprendre la tragique nouvelle. N’est-ce pas difficile parfois d’intervenir ?

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Stéphane Rivest, intervenant en soins spirituels au CHUS

Il y a une grande intensité et intimité dans ces moments-là. On est fait pour ça ou non. On côtoie beaucoup la mort, donc il faut être en paix avec elle.

Stéphane Rivest, intervenant en soins spirituels au CHUS

Des effets cliniques

Après avoir travaillé dans le domaine de la construction, Stéphane Rivest a eu « une quête spirituelle » qui l’a incité à obtenir un baccalauréat en théologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) sans trop savoir où cela allait le mener.

Il a ensuite été enseignant, mais il désirait avoir un impact plus significatif dans la vie des gens. Un ami lui alors parlé d’un poste ouvert au CHUS comme intervenant en soins spirituels (ISS). « Je ne savais même pas que cela existait », raconte-t-il.

À cette époque, en 2011, le métier venait tout juste de muter vers des services « non confessionnels ». En fait, les ISS ont remplacé les aumôniers et les animateurs de pastorale dans le réseau de la santé.

Il faut mettre sa propre perspective spirituelle en retrait.

Stéphane Rivest

Stéphane Rivest confesse qu’il a dû s’adapter à une profession en grand changement. Or, ce dernier a vite constaté les bénéfices de répondre aux besoins spirituels des patients. Des études démontent même que cela a un effet clinique, fait-il valoir. En médecine, l’approche est très « bio-médicale ». « Mais la maladie n’affecte pas juste le corps. La personne, dans tout ce qu’elle est, est affectée par la maladie. »

Stéphane Rivest est chargé de cours au Centre d’études du religieux contemporain de l’Université de Sherbrooke, où il donne un stage de deuxième cycle pour devenir ISS. Il enseigne la méditation pleine conscience aux étudiants de la faculté de médecine.

Sur quoi insiste-t-il auprès de ses étudiants ? « Accueillir les gens comme ils sont. »

« Je fais valoir l’importance de soutenir de façon réconfortante le regard d’une personne qui souffre », explique Stéphane Rivest.

Notre travail n’est pas de soulager la souffrance de l’autre, mais de l’accompagner dans sa souffrance.

Stéphane Rivest

Pendant la pandémie de COVID-19, Stéphane Rivest a par ailleurs accompagné des gens seuls jusqu’à leur dernier souffle. « Dans les premières vagues, les patients hospitalisés avec le virus étaient stigmatisés, se désole-t-il encore. On a beau être contagieux, on est humain. »

« Être en relation, d’un point de vue philosophique, c’est exister. Il y a toute la notion de dignité qui est atteinte quand on est considéré comme un objet qu’on ne veut pas toucher. »

Stéphane Rivest intervient sur demande. Ou encore si une infirmière voit un patient pleurer après l’annonce d’un diagnostic. Il se présente aussi souvent de lui-même à des patients. « Souvent, juste en parlant de leur maladie et en nommant les choses, les gens se comprennent mieux et ils sont davantage en paix. »

L’intervenant aide les malades à y voir plus clair, mais aussi leurs proches. Une phrase qu’il m’a dite restera à jamais gravée dans ma mémoire. « Votre mère est partie comme elle a vécu. Aimante et bien entourée. »

Qui sont ces intervenants ?

On compte quelque 300 intervenants en soins spirituels (ISS) dans le réseau de la santé de la province. Certains sont membres de la division québécoise de l’Association canadienne de soins spirituels, mais pas tous. Il n’y a pas d’ordre professionnel. C’est depuis 2011 que les ISS sont engagés par l’État au même titre que les psychologues ou les travailleurs sociaux et que leur catégorie d’emploi s’inscrit dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux du Québec. Il y a toujours des membres de communautés religieuses qui sont en poste, mais leur service doit être non confessionnel. Des ISS ont d’ailleurs dénoncé certains écarts dans un reportage publié dans La Presse en 2019. Avant la pandémie, le ministère de la Santé a lancé des travaux – qui reprendront sous peu – pour standardiser la pratique des soins spirituels.

Lisez l’autre volet de ce dossier : Un « Jedi de l’impuissance »