Une lettre aux médias du monde, une autre aux premières dames et des photos d’enfants ukrainiens victimes de l’invasion russe : Olena Zelenska, la femme jusqu’ici plutôt discrète du président Volodymyr Zelensky, mène son combat sur les réseaux sociaux.

Publié le 18 mars
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Décrite comme jouant un rôle plutôt effacé depuis l’élection de son mari à la présidence de l’Ukraine en 2019 – elle avait déclaré au magazine Vogue Ukraine cette année-là ne pas être une personne publique –, la première dame est sortie de l’ombre depuis le début de la guerre dans son pays. Architecte de formation, puis scénariste pour la télévision, Olena Zelenska, 44 ans et mère de deux enfants, conseille aussi son mari dans ses communications depuis son élection.

Si le monde a découvert la détermination et les talents de communicateur de Volodymyr Zelensky par ses interventions filmées sur les réseaux sociaux, c’est par écrit qu’Olena Zelenska communique avec le peuple ukrainien et la communauté internationale. Sur Facebook, Instagram et Telegram [le compte Twitter à son nom est un faux, a-t-elle précisé], elle raconte en anglais et en ukrainien les horreurs de la guerre en mettant en avant ses victimes. Ici, la petite Sasha qui a été blessée par balle et amputée alors qu’elle tentait de fuir avec sa famille. Là, Anna, 12 ans, qui a vu ses traitements de chimiothérapie s’interrompre.

  • Dans cette publication sur Instagram, Olena Zelenska raconte l’histoire de Sasha, une fillette de Gostomel (Hostomel) qui a été blessée alors qu’elle tentait de fuir la ville avec sa famille. Son père a été tué.

    IMAGE TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’OLENA ZELENSKA

    Dans cette publication sur Instagram, Olena Zelenska raconte l’histoire de Sasha, une fillette de Gostomel (Hostomel) qui a été blessée alors qu’elle tentait de fuir la ville avec sa famille. Son père a été tué.

  • Ici, elle montre Anna, 12 ans, en compagnie de sa grand-mère Tetiana. Atteinte de leucémie, la jeune danseuse de Kyiv a vu ses traitements de chimiothérapie interrompus jusqu’à ce qu’elle puisse les poursuivre à l’étranger.

    IMAGE TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’OLENA ZELENSKA

    Ici, elle montre Anna, 12 ans, en compagnie de sa grand-mère Tetiana. Atteinte de leucémie, la jeune danseuse de Kyiv a vu ses traitements de chimiothérapie interrompus jusqu’à ce qu’elle puisse les poursuivre à l’étranger.

  • Deux petits patients d’un hôpital sont maintenant traités dans un abri antiaérien.

    IMAGE TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’OLENA ZELENSKA

    Deux petits patients d’un hôpital sont maintenant traités dans un abri antiaérien.

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« Elle montre un autre visage, la réalité de la guerre à travers son regard de mère, de femme », observe Simon Thibault, expert en communication politique et professeur au département de science politique de l’Université de Montréal. Une image qui est complémentaire à celle de son mari, qui se présente comme chef de l’armée.

Il y a quelque chose de très sensible dans le fait qu’elle ne se détache pas du conflit. Elle dit : “Moi, comme les autres mères, j’ai peur. Comme les autres épouses, j’ai peur pour mon mari.”

Martine St-Victor, stratège en communication et directrice générale d’Edelman Montréal

PHOTO VOLODYMYR ZELENSKY, FOURNIE PAR REUTERS

Olena Zelenska et son mari, Volodymyr Zelensky, ont enregistré un message vidéo à Kyiv, le jour de la Saint-Valentin, soit avant le début de l’invasion russe.

Comme ce dernier, Olena Zelenska est restée en Ukraine. Elle se cache dans un endroit tenu secret pour des raisons de sécurité. C’est de là qu’elle a accordé une entrevue au réseau américain ABC News au moyen de la messagerie WhatsApp. « Arrêtez la guerre ! », a-t-elle réclamé, tout en relayant la demande faite par son mari à l’OTAN d’établir une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine.

Lisez l'entrevue (en anglais)

Une stratégie encadrée

Que cette sortie de l’ombre d’Olena Zelenska soit spontanée ou calculée, elle est certainement bien encadrée, selon les deux experts.

« On est dans une campagne de propagande », constate Simon Thibault, en précisant que bien qu’on associe souvent la propagande à la désinformation, il existe une propagande plus transparente qui vise à convaincre tout en misant sur un message véridique et sur l’émotion.

Ils savent que c’est important d’essayer de gagner cette guerre [de l’information] pour justement rejoindre le plus de monde possible et s’assurer que l’Ukraine ait l’aide qu’elle réclame.

Simon Thibault, expert en communication politique et professeur au département de science politique de l’Université de Montréal

En réponse aux nombreuses demandes d’entrevue qu’elle a reçues, Olena Zelenska a publié, le 8 mars dernier, une lettre d’opinion intitulée « I Testify… » (Je témoigne). Celle qui s’est impliquée auprès des enfants depuis qu’elle est première dame y dénonce le « meurtre de masse de civils ukrainiens ». « Lorsque la Russie affirme qu’elle “ne fait pas la guerre aux civils”, je cite d’abord les noms de ces enfants assassinés », écrit-elle.

IMAGE TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’OLENA ZELENSKA

En réponse aux demandes d’entrevue qu’elle a reçues, Olena Zelenska a écrit une lettre à l’intention des médias du monde entier.

Martine St-Victor y voit un écho au « J’accuse… ! » d’Émile Zola, publié en 1898, dans lequel il dénonçait l’antisémitisme du gouvernement français dans l’affaire Dreyfus. « Évidemment, le propos n’est pas le même. On ne parle pas du tout de la même histoire, mais “J’accuse… !” et “I Testify…”, la manière dont c’est présenté, la manière dont est faite l’infographie, je trouve qu’il y a un parallèle presque direct. Elles sont très futées, les équipes de communication d’Olena Zelenska et de son mari. »

Avec ses 2,6 millions d’abonnés sur Instagram, Mme Zelenska a un réel pouvoir d’influence, constate Martine St-Victor, particulièrement à l’endroit des autres premières dames. Elle leur a d’ailleurs adressé une lettre, publiée mercredi, elle aussi sur les réseaux sociaux, dans laquelle elle implore leur aide pour l’instauration de couloirs humanitaires dans son pays.

« Je n’ai pas souvenir, dans l’histoire récente, d’une première dame d’un pays démocratique qui utilise autant les médias sociaux pour tenter d’émouvoir la communauté internationale, puis essayer de s’assurer que cette communauté réponde aux besoins de son pays, indique Simon Thibault. C’est pour ça que ça marque autant l’imaginaire. »

Plusieurs la comparent maintenant à Michelle Obama, une autre première dame dont la popularité a dépassé les frontières. L’avenir est évidemment incertain, mais selon Martine St-Victor, l’influence d’Olena Zelenska pourrait se poursuivre au-delà du conflit. « Une fois que tout ça sera terminé, elle sera invitée dans de grandes conférences. On va la voir sur la couverture du magazine Time, dans la liste des 100 personnes les plus influentes cette année. Elle aura droit à une visite très médiatisée à la Maison-Blanche. Elle fait maintenant partie de ce cercle, un peu comme Malala, qui est devenue une figure emblématique. » Et à court terme, lorsque le gouvernement ukrainien devra lancer un nouvel appel à la mobilisation de son peuple, autre que militaire, c’est à elle qu’il fera appel, prédit-elle.

Consultez le compte Instagram d’Olena Zelenska