En avril 2021, le mot langueur (languishing en anglais), réintroduit dans l’espace public par le psychologue américain Adam Grant, était accueilli par certains comme une révélation. Quelques vagues de pandémie plus tard, ce sentiment de lassitude n’a pas disparu. Et si le moment était venu de s’activer ?

Publié le 22 février
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Les gyms ont rouvert. Les salles de spectacles, les cinémas, les restaurants et les spas aussi. Et des invités peuvent désormais passer le seuil de votre porte. Party ? Oh non. Si la langueur a pénétré votre cœur comme dans un poème de Verlaine, elle ne disparaîtra probablement pas sur-le-champ avec la levée des mesures sanitaires.

S’il y a une chose qui est observable actuellement dans cette langueur, c’est la démotivation, la perte d’intérêt et le déconditionnement. Et ça, ça ne s’en ira pas le jour où on se déconfine. Le cerveau ne fonctionne pas comme ça.

La Dre Christine Grou, psychologue et présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Au printemps dernier, elle avait été appelée à commenter dans plusieurs médias un texte du psychologue Adam Grant, publié dans le New York Times, qui nommait cet état d’âme, qui n’est ni un épuisement ni une dépression, « mais un sentiment de stagnation et de vide ». « Ce n’est pas mieux qu’il y a un an, si ça se trouve, c’est même pire », constate la Dre Grou. « Non seulement la langueur est toujours présente, mais ça touche plus de gens, des personnes qui demeuraient relativement préservées, et il y en a pour qui cela s’est accru. Pour d’autres, c’est plus que de la langueur. » Et dans ces cas-là, mieux vaut consulter un professionnel de la santé.

Lisez le texte d’Adam Grant (en anglais)

Un remède

Le fait de nommer cette émotion et de comprendre qu’elle est partagée par la collectivité a probablement grandement aidé, mais un an plus tard, nous en avons aussi assez de languir, a remarqué le coach exécutif et auteur Brad Stulberg, dans un texte d’opinion publié le 13 février dernier, lui aussi dans le New York Times. Après s’être reposé, avoir fait du pain et s’être offert une manucure, il faut s’activer, plaide-t-il. Comment ? La thérapie d’activation comportementale, utilisée par les psychologues pour traiter les patients qui souffrent de dépression et de troubles de l’humeur, pourrait offrir des solutions à ceux et celles qui languissent.

Lisez le texte de Brad Stulberg (en anglais)

Développée dans les années 70, l’activation comportementale est une composante de la psychothérapie cognitivo-comportementale. Ici, on ne vise pas à changer la façon de penser de l’individu, mais ses comportements en le sortant de l’inaction. « Ce n’est pas juste de dire : “active-toi”, c’est aussi une réflexion sur ce qui est plaisant pour moi, ce qui a du sens et ce qui est important », précise Dominic Pesant, psychologue professionnel en soutien clinique au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal et formateur en activation comportementale. Le 12 mars 2020, il a été libéré de ses fonctions habituelles afin d’aider les membres du personnel de son CIUSSS à traverser la pandémie qui s’amorçait. Le guide d’activation comportementale qu’il a créé a depuis connu cinq mises à jour et a été relayé par des intervenants et organismes à travers la province.

« Ça a pour but d’aider les gens à rebondir face à ce sentiment-là qu’on peut appeler fatigue pandémique ou langueur », précise-t-il en ajoutant qu’il vaut mieux s’activer entre les vagues plutôt que d’attendre la fin de la pandémie pour profiter de la vie.

Consultez le guide d’activation comportementale élaboré par Dominic Pesant

Il insiste sur le volet réflexion de la démarche et rejette les prescriptions en citant l’exemple du médecin qui recommanderait à son patient d’aller marcher trois fois par semaine. « Peut-être que la personne déteste ça, marcher ! »

« L’important, c’est de faire quelque chose qui génère des sentiments positifs, qui nous donne du plaisir et un sentiment de compétence, justement pour casser les idées négatives », ajoute Christine Grou.

Le principe en action

Travailleuse autonome en télétravail, Chantale Gagnon a mis en pratique ce principe l’automne dernier. Son activité, c’est la marche. Mais elle l’a choisie. Celle qui se qualifiait avant « d’active, mais pas régulière » s’est donné comme défi d’aller marcher tous les jours sur le mont Saint-Hilaire, beau temps mauvais temps.

« Je voulais être mieux, je voulais être bien, raconte-t-elle. J’appelais des gens et ce n’était jamais le bon moment pour marcher. Ça m’a tannée. Je me suis dit : ça suffit, j’y vais. Je vais peut-être rencontrer des gens et si je n’en rencontre pas, je le fais pour moi. » Elle a d’abord tenu 21 jours, le défi qu’elle s’était lancé, puis a continué.

Ce n’est plus ma tête qui coordonnait tout ça, c’était mon corps. Ça se faisait tout seul. Je n’ai pas eu de baisse de moral ou de fatigue depuis. Je suis plus de bonne humeur. C’est un cercle qui est positif parce que plus on le fait, plus on veut en faire.

Chantale Gagnon, travailleuse autonome en télétravail

Dominic Pesant parle du principe « outside in » : « Je fais quelque chose et je retrouve la motivation et l’énergie plutôt que d’attendre d’être motivé pour faire des choses. »

On peut commencer petit à petit et être indulgent envers soi-même, conseille Christine Grou, puisqu’on a deux ans de déconditionnement à détricoter. Des conseils qui valent aussi pour ceux et celles qui retourneront prochainement au bureau. « Les premières journées, peut-être s’en demander moins, y aller tranquillement, mais éviter l’évitement, recommande-t-elle. Parce que si on l’évite tout le temps et qu’on reporte, on ne se fera pas du bien. Au contraire, on va augmenter nos sentiments négatifs par rapport à ça. »

Et plus on attend pour se remettre en marche, plus l’activation sera difficile à mettre en place. « L’évitement, c’est un processus adaptatif quand on est anxieux, mais ça devient un ennemi quand il fait perdurer l’anxiété du retour », conclut-elle. Alors, il est où ce tailleur qu’on portait le 12 mars 2020 ?