« Dans le mode d’emploi de Twitter, personne n’a jamais écrit que ç’avait été inventé seulement pour s’indigner, pour déchirer sa chemise, pour s’envoyer promener, bitcher, être grossier et vulgaire. »

Publié le 25 janvier
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

Et pourtant, aller faire un tour sur Twitter ressemble la plupart du temps à une promenade sur les berges du Styx, avec comme guides des tourmenteurs souffrant d’un cas sévère d’incontinence verbale. Pourquoi rester sur Twitter, alors ? Par masochisme ? Peut-être. Mais aussi parce qu’à travers toute cette fange apparaît quelques fois par jour, comme autant de morceaux de sucre à la crème réconfortant, les gazouillis de Guy Mongrain. Sous l’avatar @levetot_guy, l’animateur est devenu au cours de la dernière année le grand-papa attendrissant, ou l’oncle comique, de la twittosphère québécoise.

« Avec le discours qu’on entend depuis deux ans, un discours hargneux, haineux, plate, poche, je me suis dit : “Est-ce que je peux, avec mon humble contribution, alléger un peu l’ambiance ?” », raconte l’ex-matinier de TVA, joint en visioconférence dans sa résidence du nord de Montréal, où il s’imagine chaque jour la retraite la plus exempte possible de tracas. Il excusera d’ailleurs en début de conversation sa coiffe un peu en bataille, conséquence de l’heureuse séance de ski dont il revenait à peine.

Oui, je pourrais parfois être chien, baveux, méchant avec certaines personnes qui le méritent sur Twitter, mais ce ne serait que faire grossir l’incendie et ça ne me tente pas.

Guy Mongrain, gentilhomme de la twittosphère québécoise

Un homme havarti

Que retrouve-t-on sur le fil Twitter de Guy Mongrain, qui a un peu plus de 10 000 abonnés ? Des blagues beaucoup plus drôles que celles de bien des humoristes patentés, dont des jeux de mots à caractère météorologique (« Ce sera une journée pharaonique : Toutenkanuk… »), des calembours de calibre olympique (« Andrew ne portera même pas le titre de prince qu’on sort… ») ainsi que des petits instantanés de son quotidien relax (« Je “binge watch” le poêle à bois… (C’tu d’même qu’on dit ça ?) »).

  • Un des gazouillis de Guy Mongrain

    SAISIE D’ÉCRAN TIRÉE DE TWITTER

    Un des gazouillis de Guy Mongrain

  • Et une autre…

    SAISIE D’ÉCRAN TIRÉE DE TWITTER

    Et une autre…

  • Encore un…

    SAISIE D’ÉCRAN TIRÉE DE TWITTER

    Encore un…

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Disciple de longue date de Sol, le gentilhomme de 68 ans ne conçoit aucune amertume, au contraire, à être associé dans l’imaginaire populaire québécois à cet art malaimé – le calembour – qu’un misérable personnage des Misérables de Victor Hugo qualifie, avec beaucoup de sévérité, de « fiente de l’esprit qui vole ».

« C’est depuis que je suis jeune que dès que j’entends quelque chose, ça fait des images dans ma tête, se souvient Guy Mongrain. À l’époque de Salut bonjour, j’avais des collaborateurs très en verve. Je me rappellerai toujours Jules Roiseux, le chroniqueur vins et fromages. Il présentait du gouda, du camembert et du havarti. Et là, évidemment, je disais : “Un fromage havarti en vaut deux.” Je ne sais pas comment ça se fait, ça me vient tout seul ! »

Ne pas vouloir d’obligations

Les interventions de Guy Mongrain sur Twitter dessinent par ailleurs les contours de ce qui a toutes les allures d’une vie de retraité spécialement douillette, presque une vie de rêve. Tweevage des parties de la Sainte-Flanelle, liste détaillée des chansons jouant chez lui en soirée, jolies photos de ses voyages prépandémiques en Afrique ou en Asie : l’animateur aime visiblement toujours communiquer, mais ne s’ennuie pas du tout de l’attention de la caméra.

« Ma ligne maîtresse, aujourd’hui, c’est de ne pas courir après l’exposure. J’en ai eu en masse, je suis comblé et je suis ailleurs », dit celui qui soumettait pour la dernière fois les concurrents de La poule aux œufs d’or au dilemme cornélien de la poule ou de l’œuf en juin 2018. « Mon bonheur, c’est d’avoir la richesse du choix, de dire oui si ça me tente, et non si ça ne me tente pas. » Il confie avoir refusé une collaboration télé au début de l’été 2020. « Je ne veux pas avoir d’obligations », laisse-t-il tomber avec une étonnante équanimité pour quelqu’un qui a entrevu pendant 41 ans son reflet dans le miroir addictif des médias de masse, un miroir auquel il semble souvent douloureux de renoncer.

  • Guy Mongrain lors de sa dernière journée à la barre de Salut bonjour, en 2004

    PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

    Guy Mongrain lors de sa dernière journée à la barre de Salut bonjour, en 2004

  • Guy Mongrain salue ses collègues à sa dernière de Salut bonjour.

    PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

    Guy Mongrain salue ses collègues à sa dernière de Salut bonjour.

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C’est en juin 2004 qu’il quittait – sa décision – la barre de Salut bonjour. « L’idée a fait son chemin, surtout quand Claire Lamarche a annoncé qu’elle se retirait des ondes après 12 ans de quotidienne. On m’a alors dit : “Tu es le dernier vieux de la vieille !” », avait-il expliqué à ce moment à la collègue Isabelle Massé. Vieux de la vieille ? Guy Mongrain avait alors… 51 ans (et 65 en 2018, au moment de prendre sa pleine retraite). Bob Barker n’a-t-il pas tenu son micro effilé jusqu’à l’âge de 83 ans ? Alex Trebek n’a-t-il pas piloté Jeopardy presque jusqu’à la fin sa vie ?

Guy Mongrain réfléchit à voix haute. « Il y a peut-être chez les Américains un plus grand respect pour les personnes vieillissantes à l’écran. On est peut-être un peu plus intransigeant ici. On a toujours besoin de nouveaux visages et c’est normal, j’ai joué dans ces règles-là pendant 41 ans. »

C’est grisant comme métier, voir son visage sur les pages couvertures, mais un jour, il faut être capable d’admettre qu’il est temps qu’on parte. Se penser éternel, c’est une grave erreur.

Guy Mongrain

La grand-mère de l’auteur de ces lignes, Cora, 93 ans, demeure néanmoins convaincue que l’absence de son Guy (remarquez l’adjectif possessif) à la barre de sa Poule n’est qu’une parenthèse. Le principal intéressé éclate de rire. « Je ne veux pas faire de peine à personne, surtout pas à Cora, mais je n’ai plus d’affaire là. » Guy se remémore un concert de Serge Reggiani durant lequel la prothèse dentaire du chanteur s’était déplacée. « Je ne veux pas devenir ça. Le drame qu’on a vécu dans les CHSLD m’a mis en face de mon propre vieillissement. »

L’humilité du monsieur l’honore, certes, bien qu’il demeure difficile de ne pas regretter la compagnie télévisuelle rassurante de Guy Mongrain, à l’heure où notre écosystème médiatique n’est jamais apparu aussi hystérisé. Le secret d’une présence à l’écran qui apaise le téléspectateur ? « Sois réellement là, sois à l’écoute. J’ai répété souvent cette phrase-là : “Tu as deux oreilles et une bouche. Quel que soit le métier que tu pratiques en communication, si ta bouche fonctionne deux fois plus que tes oreilles, tu es dans le trouble.” »

Guy Mongrain, puits de sagesse ? Notre jasette aura en tout cas révélé un bonze de sérénité, bien instruit de la quiétude que procure le lâcher-prise « J’ai toujours rêvé d’être un vieux sage et aujourd’hui, j’ai enfin du temps pour penser, pour me déposer, pour être beaucoup plus, disons… cool. Je m’énerve beaucoup moins pour des choses qui n’en valent pas la peine. » Contrairement à presque tout le monde sur Twitter.