Les restaurants étaient bondés. Le Centre Bell aussi. Surtout, les familles se réunissaient à nouveau. Puis le variant Omicron est arrivé. Faut-il cesser d’espérer que tout revienne comme avant ? Devrions-nous bannir le terme normalité ? Quelle réalité nous attend quand cette vague sera passée ? Pour y voir plus clair, nos journalistes ont sondé huit chercheurs.

Publié le 16 janvier
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

6 mai 2020. Après à peine moins de trois mois de pandémie, l’Organisation mondiale de la santé avertissait qu’il ne pourrait y avoir de « retour à la normale ». Pourtant (et c’est humain), beaucoup s’accrochent encore à ce scénario. Faut-il arrêter de l’espérer, voire bannir le terme « normalité » ? Oui et non. Parce qu’arrêter d’espérer, c’est aussi sombrer.

« Avoir un optimisme, ça nous aide à préserver notre santé mentale. Si on pense que tout va s’effondrer tout le temps, on est dans un état de survie et on peut développer un stress accru. » Roxane de la Sablonnière est professeure au département de psychologie de l’Université de Montréal. Experte en psychologie sociale, elle s’intéresse aux effets des changements sociaux sur les individus. Depuis avril 2020, l’équipe du projet de recherche « COVID-19 Canada : la fin du monde tel qu’on le connaît ? », auquel elle participe, demande ponctuellement aux Canadiens quand ils anticipent un « retour à la normale ». Au fil du temps, le clan de ceux qui ont cessé d’y croire grandit, passant de 5,9 % en avril 2020 à 9 % en avril et mai 2021. Le prochain coup de sonde doit avoir lieu sous peu. Pour ceux qui croient que la société ne reviendra à la normale que dans plusieurs années, la courbe est encore plus forte : 16,9 %, contre 41,5 % pour les mêmes périodes respectives.

Sans surprise, ceux qui n’y croient plus ou qui ne l’entrevoient que dans un avenir lointain rapportent des niveaux d’anxiété et de colère plus élevés.

L’optimisme est quelque chose qui facilite l’adaptation, c’est certain.

Roxane de la Sablonnière, psychologue

Mais le fait de s’attendre à un retour rapide à la vie d’avant alors que nous sommes encore en période de crise peut créer des espoirs déçus. Le variant Omicron s’est bien chargé de nous le rappeler.

Le 14 décembre dernier, l’auteur et professeur américain Ian Bogost, collaborateur au magazine The Atlantic, signait un texte intitulé « I’m Starting to Give Up on Post-pandemic Life », mettant ainsi le doigt sur un état d’esprit de plus en plus répandu. « Le coronavirus était autrefois inédit [novel] parce qu’il était nouveau [new]. Aujourd’hui, il semble à la fois ancien et éternel », écrit-il.

Lisez l’article « I’m Starting to Give Up on Post-pandemic Life » (en anglais)

Adieu, l’insouciance ?

« Pour un petit moment, effectivement, on ne reviendra pas à l’époque prépandémique complètement insouciante, souligne la Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine. Je crois qu’il va rester, en tout cas pour les prochaines années, des vagues plus ou moins hautes, où il va y avoir de la transmission d’un variant qui va probablement s’être modifié. »

« Je pense qu’on peut espérer retourner à une certaine normalité, nous rassure la Dre Cécile Tremblay, microbiologiste-infectiologue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal. La normalité ne sera pas celle qu’on a connue avant la pandémie. On a appris beaucoup de choses. Ça va nous permettre d’assortir notre normalité de mesures de précaution et d’outils supplémentaires pour nous protéger des infections en général, que l’on n’avait pas avant. »

Pour tous les spécialistes à qui nous avons parlé dans le cadre de ce dossier, il est clair que la normalité sera changée.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Benoit Barbeau, virologue

« Le retour complet à l’état prépandémique, l’époque où on voyageait partout sur la planète sans vraiment de restrictions ? Je ne pense pas qu’on va retrouver ce niveau-là », observe le virologue Benoit Barbeau, professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM. Jamais ? « Je ne dis pas jamais. Mais l’accès à la vaccination au niveau mondial va être un problème très difficile à régler. »

« Le quotidien qu’on avait avant, ça n’existe plus, pense aussi Joe Flanders, psychologue, directeur de la clinique Mindspace et professeur à l’Université McGill. Il y a des enjeux importants pour notre société qui ont évolué. C’étaient des choses qui étaient en train d’évoluer de toute façon, comme le télétravail, mais il y a eu une accélération très importante pendant les deux dernières années. » Celui qui dit ne pas croire en la gestion des attentes suggère plutôt de s’adapter à la réalité présente.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Joe Flanders, psychologue

Une réalité qui risque néanmoins fort de changer, comme d’ailleurs la normalité, qui n’est jamais statique. « À moins d’être dans une culture qui est sous une chape de plomb, la normalité, ce sont des choses qui changent, qui évoluent et qui se modifient culturellement, socialement, etc. », remarque Jean-Marc Narbonne, professeur de philosophie à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Antiquité critique et modernité émergente. « La normalité, ce n’est jamais un absolu. Il y a des choses qu’on trouve normales aujourd’hui qu’on aurait trouvées inacceptables il y a quelques décennies encore. »

Aspirer à la stabilité

Mais qu’entend-on par « retour à la normale » au fond ? Avoir la liberté de se réunir, de voir ses proches, d’aller à l’école, au bureau et au théâtre et de pouvoir déambuler dans les rues la nuit sans chien à promener ?

Bien qu’en période de grands bouleversements, beaucoup assimilent la normalité à leur vie passée, « le retour à la normale, ça ne veut pas dire retourner à l’ancien temps, ça veut dire retourner dans un état de société qui est relativement stable où nos comportements ne vont pas nécessairement changer tous les jours ou toutes les deux semaines », réfléchit Roxane de la Sablonnière.

PHOTO FOURNIE PAR ROXANE DE LA SABLONNIÈRE

Roxane de la Sablonnière, psychologue

Les pandémies passées l’ont montré, il ne faut pas s’attendre à retrouver notre quotidien d’avant du jour au lendemain. Pour l’historienne de la santé Laurence Monnais, professeure et chercheuse à l’Université de Montréal, le gouvernement Legault doit cesser de faire miroiter ce « retour à la normale ».

« Régulièrement, on nous promet un retour à la normale qu’on ne définit jamais, toujours dans une logique de carotte et de bâton, déplore-t-elle. Ça devient un outil pour justifier un certain nombre de mesures et pour nous demander de les respecter. Psychologiquement, pour la population à qui on adresse ce genre de promesses, ça pose toutes sortes de problèmes, puisque les gens s’attendent à ce que la pandémie évolue dans ce sens-là. »

Or, fait-elle valoir, cette crise sanitaire devrait être l’occasion de réfléchir à des enjeux comme les changements climatiques, les inégalités sociales et l’état du système de santé. « On ne se pose pas la question : est-ce qu’on ne pourrait pas faire mieux que la normalité ? Est-ce qu’on ne pourrait pas vouloir quelque chose de mieux pour le futur ? Finalement, cette normalité, c’est un retour en arrière. Quand on y réfléchit, “normal”, ce n’est pas terrible comme concept. Est-ce qu’on a envie d’être normaux ? On a envie d’être meilleurs, on a envie de s’en sortir mieux dans la vie, on a envie d’aider les autres. Normal, ça manque d’ambition. »

Consultez le site du projet de recherche COVID-19 Canada : la fin du monde tel qu’on le connaît ?

Vers une nouvelle réalité

La normalité de demain ne sera plus celle d’hier. Même si l’arrivée soudaine et déstabilisante du variant Omicron laisse présager un éternel jour de la marmotte, l’avenir n’est pas si sombre, selon les scientifiques que nous avons interrogés. Voici quelques prévisions de notre nouvelle normalité, de notre nouvelle réalité.

C’est difficile à concevoir en ce moment, alors que le variant Omicron provoque un nombre record de cas et que les Québécois se retrouvent encore sous des restrictions sanitaires, mais cette pandémie de COVID-19 se terminera un jour, comme toutes celles qui l’ont précédée.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) pourrait en décréter la fin pas plus tard que cette année, a récemment prédit son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus, insistant néanmoins sur l’urgence d’étendre la vaccination aux pays en développement. Le SARS-CoV-2 – virus qui cause la COVID-19 – entrerait alors dans une phase dite « endémique » : il continuerait à circuler, mais serait maîtrisé dans suffisamment de pays.

La transition ne se fera pas de façon instantanée.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Laurence Monnais, historienne

L’histoire des pandémies le montre : il n’y a pas un jour de fin aux pandémies, ni même un mois de fin. On ne va pas tous s’en sortir, entre guillemets, au même moment et de la même façon.

Laurence Monnais, historienne

Comme c’est le cas pour le virus H1N1, qui a causé la pandémie de grippe espagnole il y a plus de 100 ans et qui circule encore aujourd’hui, le virus SARS-CoV-2 est vraisemblablement là pour de bon.

« Il faut entrevoir que le virus va rester fort longtemps, sinon toujours », résume le virologue Benoit Barbeau, professeur au département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal.

Phase endémique

À l’instar du virus de l’influenza, on peut s’attendre à ce que le SARS-CoV-2 circule de façon saisonnière, en continuant de provoquer des hospitalisations et des morts chez les personnes vulnérables. Mais l’ensemble de la population devrait avoir une immunité suffisamment forte pour être protégée contre les manifestations les plus graves.

« On a l’impression qu’avec Omicron et la dose de rappel, on est en train de bâtir une certaine protection contre les complications et les morts, et que la prochaine vague sera peut-être un peu moins haute », illustre la Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Caroline Quach

Si, pour la grande majorité des gens, contracter la COVID-19 signifie avoir de la fièvre, le nez qui coule et sortir du lit après trois jours sans vraiment de séquelles, « c’est sûr que le paradigme va changer », résume-t-elle.

« Le virus va atteindre un stade qui risque de causer beaucoup moins de pics que ce qu’on vit en ce moment », prévoit Benoît Mâsse, professeur de médecine sociale et préventive à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Immunité grandissante

Le variant Omicron se propage à une vitesse fulgurante. En Europe, c’est plus de la moitié de la population qui devrait être touchée d’ici la fin de l’hiver, selon l’OMS Europe.

Selon la Dre Cécile Tremblay, microbiologiste-infectiologue au CHUM, cette immunité naturelle n’est pas suffisante pour développer une immunité collective. Mais si on y ajoute l’effet de la vaccination, « ça va permettre au virus d’avoir un effet atténué sur nous », prévoit-elle.

Quand on contracte un virus, le corps s’en souvient grâce à des cellules mémoire qui sont en dormance après avoir éliminé l’agent infectieux, vulgarise Benoit Barbeau. « Si vous êtes réinfecté par un SARS-CoV-2, même si c’est un variant différent, elles vont sûrement être réactivées », résume-t-il.

Les vaccins engendrent aussi une protection sur le plan de l’immunité cellulaire, « la mieux placée pour nous protéger contre les complications », rappelle la Dre Caroline Quach.

Et les mutations ?

Un variant aussi contagieux qu’Omicron, mais plus pathogène, pourrait-il nous surprendre un jour ? Personne ne peut exclure ce « scénario catastrophe », mais l’immunité cellulaire, qui n’est pas spécifique au virus, demeurera, rappelle la Dre Quach.

« Et rien ne dit que le prochain variant sera encore pire », souligne Benoît Mâsse, qui s’attend à l’émergence de variants moins contagieux.

Il est possible, aussi, que le virus de la COVID-19 s’atténue un peu avec les années, comme c’est le cas d’autres coronavirus, note Benoit Barbeau. Environ le tiers des rhumes communs sont causés par des coronavirus.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Benoît Mâsse, professeur de médecine sociale et préventive à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

« Certains pourraient penser qu’Omicron en est la première version, mais c’est très difficile à dire si c’est le cas », dit-il.

Le SARS-CoV-2 étant un virus récent, il faudra apprendre à vivre avec cette grande part d’incertitude. « Est-ce que je suis capable de dire : “Cet été, je pars en vacances en Europe”, sans me demander si je vais être coincée là-bas ? Non, résume la Dre Caroline Quach. Est-ce qu’il va y avoir encore des confinements plus ou moins marqués ? À moins vraiment qu’on anticipe un débordement hospitalier, je ne pense pas que ce sera le cas. »

Le biostatisticien Benoît Mâsse doute que le gouvernement ferme à nouveau les écoles de façon prolongée, comme ce fut en 2020. Si on doit fermer les écoles, dit-il, ça doit être pour de courtes durées, au moment judicieux.

La science progresse

Le virus progresse, mais la science aussi. Et il ne faut pas en sous-estimer les avancées, insiste la microbiologiste-infectiologue Cécile Tremblay.

Les chercheurs travaillent d’arrache-pied pour trouver un vaccin universel, un vaccin qui fonctionnerait contre n’importe quel variant qui arriverait.

Cécile Tremblay, microbiologiste-infectiologue

Des entreprises travaillent aussi sur des vaccins qui seraient semblables à ceux contre l’influenza : à l’image des variants qui circulent dans l’hémisphère Sud.

La mise au point d’antiviraux facile à prendre et avec peu d’interactions médicamenteuses pourrait aussi changer la donne. Et les tests rapides – qui seront un jour plus facilement accessibles, ne nous décourageons pas ! – seront aussi un outil précieux lors d’éventuelles vagues.

Changements

Qu’on arrive à contrôler le virus ou non, la pandémie devrait changer des façons de faire.

Beaucoup s’entendent pour dire que le port du masque dans les lieux publics devrait rester dans nos pratiques préventives, « comme ça se fait dans bien des pays asiatiques », souligne l’historienne Laurence Monnais.

Des réflexes resteront dans l’inconscient collectif, comme celui de se distancier quand on anticipe une hausse du nombre de cas, croit la Dre Caroline Quach. Le réflexe d’avaler deux ibuprofènes pour aller au travail malgré une grosse grippe passera moins bien. Le lavage des mains devrait aussi rester plus assidu.

Ces habitudes seront salutaires, pour prévenir la COVID-19, mais aussi pour prévenir d’autres maladies, souligne la Dre Cécile Tremblay. « On n’envisagera peut-être plus qu’en décembre, janvier et février, c’est nécessaire d’être affligés par des épidémies de gastro et d’influenza », dit-elle.

La nouvelle normalité, c’est aussi se faire vacciner de façon récurrente, peut-être annuellement. C’est peut-être miser davantage sur le télétravail pendant la saison froide. Et c’est aussi avoir une santé publique plus solide, mieux financée, plus préparée, et une meilleure ventilation dans les écoles et les lieux de travail.

« Si on est capables de tirer des leçons de la pandémie, on va s’en sortir beaucoup mieux dans les années qui viennent », conclut la Dre Cécile Tremblay.