Le week-end dernier, quatre aînées et deux adolescentes ont foulé les planches du Théâtre Aux Écuries pour clore un atelier de théâtre d’objets intergénérationnel auquel elles ont pris part cet automne. Nous avons rencontré les participantes de même que les responsables de ce projet qui a permis de tisser des liens inattendus et d’ouvrir des univers.

Publié le 13 déc. 2021
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Au centre de la scène, une table remplie d’objets. Deux participantes s’avancent. La première, toute vêtue de noir, la tignasse d’un rouge vif, est encore mineure ; la seconde, les cheveux grisonnants, pourrait être sa grand-mère. L’aînée s’empare d’un vieux téléphone et entame son monologue.

Après 10 semaines d’ateliers, les participantes (le hasard a fait en sorte que la cohorte était entièrement féminine) étaient prêtes à présenter devant public les « moments chouchous » de leurs rencontres ainsi que des scènes improvisées et tirées des leçons apprises.

C’est la deuxième fois que ce cours intergénérationnel est donné, après une première expérience à l’automne 2019. Le projet, mené par Émilie Grosset, responsable des communications et des activités de médiation chez La Pire Espèce (compagnie résidente au Théâtre Aux Écuries), et la comédienne et intervenante Audrey Leclair, est une collaboration avec le centre de loisirs et d’entraide Patro Villeray. L’initiative est cependant tributaire des subventions de la Ville, ce qui rend incertaine la tenue d’un prochain atelier.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

De gauche à droite, les aînées qui ont participé à l’atelier : Angela Devincenzo, Marie-Claire Marci, Diane Lasnier et Lise Gratton. De profil : Antonia Leney-Granger, l’une des deux comédiennes qui ont dirigé les ateliers.

La comédienne Antonia Leney-Granger, qui a dirigé les ateliers avec Audrey Leclair, estime que le théâtre d’objets est un bon moyen de s’ouvrir à la scène pour la première fois. « Souvent, avec les objets, on a accès à une espèce d’humanité, de vulnérabilité, à des émotions qu’il est parfois plus simple d’aller chercher que si on est tout seul devant des gens. Raconter quelque chose en les regardant en face, souvent, c’est plus gênant pour certaines personnes qui n’ont jamais fait de théâtre. »

Avec l’objet, on réussit à raconter des choses aussi drôles que touchantes, auxquelles on n’aurait pas eu accès aussi rapidement.

La comédienne Antonia Leney-Granger, qui a codirigé les ateliers

Des liens qui se tissent

Selon Antonia Leney-Granger, toute la beauté de ce projet réside dans les liens qui se créent entre les participants. Samuel Lamoureux, responsable du projet au Patro Villeray, croit qu’il devrait y avoir plus d’activités intergénérationnelles dans le réseau de la Ville parce qu’elles permettent non seulement de bâtir des ponts, mais aussi de se défaire de certains clichés, d’un côté comme de l’autre. « Sans le vouloir, les aînés deviennent pour les ados des adultes significatifs », affirme-t-il.

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Samuel Lamoureux, intervenant auprès des jeunes à la Station 1317, au Patro Villeray

« Et eux, ils deviennent nos ados significatifs », s’exclame l’une des participantes, Marie-Claire Marcil, provoquant l’hilarité générale. Pour elle, ces ateliers ont été profondément salvateurs, alors qu’elle doit composer avec des pertes de mémoire depuis deux ans. « J’oublie des choses, mais ce n’est pas grave ; c’est un entourage tellement fabuleux, et j’ai toujours rêvé de faire du théâtre. Comme c’est de la manipulation, je n’avais pas besoin de me rappeler très exactement ce que j’avais envie de dire quand c’était mon tour », raconte-t-elle en riant.

  • Audrey Leclair

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    Audrey Leclair

  • Antonia Leney-Granger

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    Antonia Leney-Granger

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« Il y a eu de beaux moments. On rit, on joue. On a eu parfois des moments plus émotifs, aussi, souligne Audrey Leclair. Chaque participante vient raconter quelque chose d’assez personnel. Pour moi, c’est souvent là qu’on trouve la force parce que le personnel devient aussi universel. » Tout le monde se souvient avec humour de cet atelier où l’on devait compléter des phrases – en l’occurrence « Être femme, c’est… » –, lorsque l’une des participantes a mimé le geste de faire le ménage.

Eva Castagner, 16 ans, a fait partie de la première cohorte, en 2019. Dès qu’elle a su que l’atelier serait offert cet automne, elle s’est inscrite sans hésiter et le referait, rien que pour ces précieux moments partagés dans le cadre des ateliers. Elle se rappelle notamment cette soirée où l’une des participantes aînées, Angela Devincenzo, et elle sont restées jusqu’à la fermeture du centre à se raconter des expériences de vie.

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Eva Castagner

C’est rare de pouvoir rencontrer des aînés. Alors, avoir une activité culturelle intergénérationnelle avec des aînés, c’était vraiment plaisant.

Eva Castagner, 16 ans

« On ne dit pas assez à quel point c’est important pour les aînés de faire des activités avec les adolescents et les enfants. Ça nous stimule, ça nous redonne un peu de joie de vivre », souligne Lise Gratton, qui avait l’habitude de participer aux activités de la Maison des grands-parents de Villeray, suspendues depuis le début de la pandémie.

Diane Lasnier, elle, était particulièrement curieuse de découvrir le théâtre d’objets. « Dès le départ, j’ai vu Antonia prendre un Thermos et nous montrer à quoi ça servait, raconte-t-elle. Puis, elle l’a soulevé et nous a demandé ce que ça représentait : pour moi, ça représentait une fusée, mais ça pouvait représenter autre chose pour une autre personne. L’objet devient la signification de quelque chose. »

« Quand j’ai vu le théâtre d’objets, c’était l’occasion pour moi d’apprendre, surtout quand j’ai vu que c’était intergénérationnel. Ça m’a beaucoup plu, confie quant à elle Angela Devincenzo. Je voulais être avec des jeunes. Ç’a été merveilleux, j’ai beaucoup appris sur moi et sur les autres… Ç’a été une grande révélation. C’est sûr que ça va être un deuil. »