Les étoiles féminines pop difficiles à aimer ont toujours eu une place dans l’univers culturel de Sandrine Galand. Parmi elles, Mae West, Miley Cyrus, Britney Spears et plusieurs célébrités dont le féminisme est souvent taxé d’opportunisme, comme Beyoncé. Dans un premier essai intitulé Le féminisme pop : la défaillance de nos étoiles, elle explore les forces et les défaillances de ces vedettes qui l’ont tantôt séduite, tantôt déçue.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

En 2014 aux MTV Video Music Awards, Beyoncé interprète Flawless, une chanson dans laquelle un discours de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie est échantillonné. Soudainement s’affiche d’un bout à l’autre de l’écran, en lettres blanches sur fond noir, le mot « FEMINIST ». Pour Sandrine Galand, professeure de littérature au collégial et passionnée de culture pop, cette prestation projette le féminisme sur la scène grand public et marque les débuts du féminisme pop tel qu’on le connaît aujourd’hui. Un féminisme qui se vit hors des cercles militants et intellectuels et qui est souvent accusé d’être faux et mercantile, parce qu’assujetti aux impératifs de l’industrie du divertissement.

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO

Beyoncé aux MTV VMA, alors qu’à l’arrière on peut lire le mot « feminist »

Deux ans après l’apparition de Beyoncé aux MTV VMA, Chimamanda Ngozi Adichie prenait ses distances de la chanteuse en déclarant que le féminisme de Beyoncé n’était pas le sien. Dans ses imperfections, le féminisme pop crée des dissensions et ce sont ces tensions que Sandrine Galand embrasse dans son essai qui est le fruit de recherches s’étant étalées sur des années.

« La grande question du féminisme pop, c’est : mérite-t-il d’être féministe ? expose Sandrine Galand. Est-il un bon féminisme, entre guillemets ? Si ce n’est que pour faire de l’argent et pour faire vendre, est-ce que c’est féministe ? Parce que c’est contraire aux valeurs féministes qui sont l’égalité, la diversité, l’inclusivité et la collectivité. Tout ce qui est issu d’une énergie néolibéraliste n’a rien à voir avec ces valeurs-là. »

Pour celle qui a été la première chargée de cours à donner le cours « Féminismes et culture populaire » à l’Université du Québec à Montréal, il est clair que ce féminisme a sa place. « Il ne faut pas sous-estimer la réception, soit ce que vont en faire les personnes qui vont consommer ces objets-là », souligne-t-elle.

Un déclic s’est produit quand une de mes étudiantes au cégep qui avait une présentation orale à faire m’a dit qu’elle allait parler de féminisme. J’ai dit : « Oui, d’accord, mais c’est large, le féminisme. Tu as cinq minutes, tu vas parler de quoi ? » « Je vais parler de Beyoncé. » Alors, je me suis dit : il y a quelque chose qui se passe.

Sandrine Galand

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Sandrine Galand

Avec cet essai, qu’elle a choisi de circonscrire à l’industrie du spectacle américaine, Sandrine Galand souhaite, d’une certaine manière, montrer que le féminisme pop est légitime. Mais, l’affection qu’elle porte à ses actrices n’est pas aveugle. À l’instar de Roxane Gay dans Bad Feminist, l’autrice jongle avec l’idée d’aimer des objets culturels qui sont problématiques et qui ne collent pas toujours à ses valeurs. Un exemple : Lena Dunham, sa féministe pop chouchou qui, écrit-elle, « incarne, à sa manière, tout ce que l’on reproche au féminisme pop : opportunisme, blancheur, impunité, égocentrisme, attitude ostentatoire ».

Bien qu’elle ait contribué, par le partage de récits intimes, à faire connaître l’endométriose, une maladie féminine longtemps ignorée, elle accumule aussi les faux pas. Le jour où Lena Dunham a appuyé Murray Miller, producteur délégué et scénariste de sa série Girls qui faisait face à des allégations d’agression sexuelle, Sandrine Galand était en colère. « Je l’ai vécu comme une trahison. Tout ça est très proche d’une rupture. On les aime beaucoup, ces personnalités, je pense que c’est la posture d’un fan en général, mais le féminisme pop, ce qui le rend intéressant, c’est justement cette tension. Il n’est jamais comme on espérait qu’il soit. Il échoue tout le temps. » Ses contradictions, ajoute-t-elle, permettent aux nôtres d’exister et à nous d’y réfléchir.

Britney, femme sacrifiée

Pour exprimer leurs contradictions, mais aussi pour reprendre le contrôle de leur mise en scène, les féministes pop d’aujourd’hui disposent de plateformes que n’avaient pas leurs prédécesseures : les réseaux sociaux. Ainsi quand Amy Schumer a exposé son « tramp stamp », un style de tatouage au bas du dos considéré comme vulgaire, elle l’a fait avant qu’un paparazzi s’en charge. Un pouvoir que n’a pas eu Britney Spears qui était à la merci des tabloïds. « Maintenant, avec les réseaux sociaux, on voit comment ce serait différent, dit Sandrine Galand. Elle est en train de nous le montrer. »

Selon l’autrice, qui est de la génération Britney Spears, il n’y a aucun doute que son idole de jeunesse a été jugée trop sévèrement à l’époque. « On a adhéré à l’image qu’on a faite d’elle dans les tabloïds, de déchéance et de folie complète. Ce n’est que maintenant, avec sa tutelle, qu’on réalise l’ampleur du contrôle qui a été fait sur elle. » Un contrôle dont elle a voulu se libérer notamment en se rasant les cheveux en 2007.

« Ce geste-là, on ne l’a pas compris. C’était calculé. Elle a dit à ce moment-là qu’elle ne voulait plus qu’on la touche. En rasant ses cheveux, symbole de la féminité, c’est comme si elle disait : vous ne pouvez plus me photographier, maintenant ce sera laid. On l’a jugée, on l’a laissée tomber. Je suis assez contente qu’elle revienne… dans toute son étrangeté. »

Sandrine Galand sur…

Beyoncé

PHOTO LUCY NICHOLSON, ARCHIVES REUTERS

Beyoncé aux Grammy Awards, en 2017

« Ce qui participe du féminisme de Beyoncé, c’est qu’elle orchestre une voix chorale avec d’autres femmes noires. Dans son film Homecoming, elle convoque des femmes de lettres, différentes intellectuelles noires, qu’elle superpose à sa voix. Je pense que si les féministes pop arrivent à avoir une posture féministe, c’est par leur lumière et leur célébrité, même si parfois, elles finissent par faire de l’ombre. »

Lena Dunham

PHOTO ANGELA WEISS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Lena Dunham

« Girls, c’était l’amitié au féminin dans toutes ses imperfections. Je n’avais jamais vu quelqu’un encore exposer un corps comme le sien à l’écran. C’est comme si ça me donnait la permission d’exister dans mon propre corps. Mais, les critiques ont plu dès le premier épisode parce que c’est là qu’elle disait le fameux : “Je suis la voix d’une génération.” […] Lena, c’était cette star qui était détestée de partout, autant par les féministes que les antiféministes. Elle ne l’était pas assez ou alors trop. »

La défaite d’Hillary Clinton

PHOTO RICK WILKING, ARCHIVES REUTERS

Donald Trump et Hillary Clinton, lors d’un débat, le 9 octobre 2016

« Il y a quelque chose qui a changé avec cette élection. Avant, les féministes pop étaient plus dans une mise en scène de soi. Dans les années qui ont suivi 2016, il y a eu un aspect un peu plus militant. Amy Schumer a milité pour le contrôle des armes. Plusieurs célébrités ont participé à la marche des femmes ; Amy Schumer s’est fait arrêter. Il y a eu des choses que je n’aurais pas pensé voir. »

Le féminisme pop : la défaillance de nos étoiles

Le féminisme pop : la défaillance de nos étoiles

Les éditions du remue-ménage

328 pages