Insultes, menaces, doigts d’honneur, pancarte illustrant le premier ministre en condamné à mort : dans une frange de la population opposée aux mesures sanitaires, le ton se radicalise, laissant présager un potentiel de violence. Comment réagir ? D’où vient cette radicalisation ? Doit-on craindre des actes violents ? Trois experts nous répondent.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

L’affaire a fait les manchettes il y a quelques jours. L’équipe libérale a dû annuler vendredi le discours que le premier ministre sortant devait prononcer à Bolton, en Ontario, en raison de l’hostilité de quelque 150 manifestants sur place. Justin Trudeau a dit aux journalistes n’avoir jamais vu un tel niveau de colère dans une foule de manifestants.

Ces menaces s’ajoutent à d’autres proférées contre des politiciens, comme l’histoire de cet homme armé arrêté au mois d’août après avoir menacé le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé. Sur les réseaux sociaux, le résidant de Gatineau avait écrit que le Québec « se souviendrait de lui le 1er septembre », date d’entrée en vigueur du passeport vaccinal.

L’intimidation envers les politiciens est un élément visible d’une situation complexe, indique d’entrée de jeu Samuel Tanner, directeur et professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. « Ce qui m’apparaît clair, c’est que ce mouvement s’organise et qu’il semble particulièrement déterminé à faire entendre ses revendications, dit-il. On est dans un contexte de perturbation démocratique qui, oui, peut être inquiétant pour l’avenir. »

Que peut-on faire pour adoucir la situation ?

Selon Samuel Tanner, évitons d’abord de considérer tous ceux qui gravitent dans la mouvance anti-mesures sanitaires comme des complotistes radicaux. Parce que c’est faux, d’une part (« cette mouvance est composée de plein de groupes différents, dont des adeptes de médecine douce, de survivalisme… »), mais aussi « parce que cela peut exacerber leur réponse ». Ce sont des gens qui, de façon légitime selon leur perception, pensent être dans leurs droits et considèrent les mesures sanitaires comme le présage d’une ère dictatoriale, rappelle M. Tanner.

« À mon avis, une bonne partie de ces personnes sont des gens qui ont beaucoup d’interrogations auxquelles ils n’ont pas eu de réponses », estime-t-il.

Le maintien du lien et du dialogue demeure donc crucial.

Quand un proche adhère à des théories conspirationnistes antisanitaires, il peut être difficile d’établir un dialogue, voire contreproductif de le confronter, convient Louis Audet Gosselin, directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. Mais le contact demeure important : l’isolement social et les sentiments d’insécurité sont centraux dans le processus de radicalisation, note M. Audet Gosselin.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Louis Audet Gosselin, directeur scientifique et stratégique au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence

On peut essayer d’avoir une attitude d’écoute empathique et de répondre aux besoins légitimes de la personne sans nécessairement embarquer dans un débat politique.

Louis Audet Gosselin, directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence

Les différents acteurs de la société devront aussi travailler à améliorer le climat de confiance envers les institutions démocratiques et à favoriser l’expression de différents points de vue « dans un climat le plus apaisé possible », estime Louis Audet Gosselin.

Une enquête internationale dirigée l’an dernier par une équipe de l’Université de Sherbrooke a montré que le quart des Canadiens adhéraient à des théories conspirationnistes, dont 7 % fortement. Les autres y adhéraient plus faiblement, note Marie-Ève Carignan, professeure au département de communication de l’Université de Sherbrooke et directrice du pôle médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent.

« Il y a des gens qui, au départ, étaient hésitants et avaient des questions légitimes, estime Marie-Ève Carignan. Le fait de sentir qu’ils n’avaient pas d’écoute et de se faire taxer de complotistes dès qu’ils posaient des questions, ça a pu les entraîner vers cette adhésion-là, vers une fermeture sur soi. C’est vraiment un problème de la pandémie. »

D’où vient la radicalisation ?

Beaucoup de facteurs peuvent alimenter la radicalisation : l’isolement social, le sentiment de marginalisation, le sentiment d’exclusion et d’injustice, énumère l’historien et sociologue Louis Audet Gosselin. « Les crises sociales, politiques et économiques favorisent la radicalisation, parce qu’elles créent de l’insécurité, de la détresse et de la peur », enchaîne-t-il.

Les plateformes numériques ont aussi un rôle à jouer, souligne Samuel Tanner, qui s’intéresse à la question dans ses recherches. De nombreuses personnes de la mouvance antisanitaire s’alimentent au discours d’influenceurs sur l’internet, qui ont la capacité d’enflammer l’auditoire et qui sont bien souvent empreints de désinformation. L’algorithme de ces plateformes renvoie constamment à du contenu similaire. « Il y a une forme de radicalisation, de polarisation, parce que psychologiquement, vous êtes exposé aux mêmes informations : “on vous ment”, “ne soyez pas des moutons” », dit Samuel Tanner.

Sur l’internet, les gens établissent des liens avec d’autres personnes qui partagent leur vision.

PHOTO FOURNIE PAR MARIE-ÈVE CARIGNAN

Marie-Ève Carignan, professeure au département de communication de l’Université de Sherbrooke et directrice du pôle médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent

Cette recherche de sentiment d’appartenance est aussi liée au fait que l’adhésion à des visions complotistes crée des frustrations et de la fermeture avec l’entourage, dans un moment où les gens vivent déjà de la détresse psychologique et de l’anxiété.

Marie-Ève Carignan, professeure au département de communication de l’Université de Sherbrooke

Est-ce que cette radicalisation va disparaître en même temps que la crise sanitaire ? Les experts en doutent. Les groupes qui composent le mouvement antisanitaire – antivaccin, antigouvernement — existaient déjà avant la pandémie et continueront d’exister après. « Ce qui m’inquiète, c’est comment les gens vont réagir à la prochaine crise, confie Marie-Ève Carignan, qui donne l’exemple de la crise climatique. Ils vont être déjà fatigués et échaudés par la crise de la COVID-19. On peut croire que cette adhésion à une vision complotiste des choses et cette potentielle radicalisation continuent à prendre de l’ampleur. »

Faut-il craindre des actes violents ?

Les trois experts le soulignent : il suffit de bien peu de personnes pour que la situation dégénère.

« La majorité des gens de la mouvance anti-mesures sanitaires ou complotiste reste non violente, mais ce n’est jamais impossible, dit Louis Audet Gosselin. Dans tout mouvement, il y a toujours une composante extrémiste. Et dans tout extrémisme, il y a un potentiel de violence. »

En regardant les résultats d’un sondage mené en mai par son équipe, toujours en processus d’analyse, Marie-Ève Carignan a été étonnée par la sympathie à l’égard de la violence exprimée par les répondants adhérant à une vision complotiste. Les résultats seront publiés ultérieurement.

Selon Samuel Tanner, il ne faut pas minimiser non plus le risque que ces groupes-là peuvent poser pour la société, tant sur le plan sanitaire que sur le plan du sentiment de sécurité de la population.