Le ras le bol des sportives, qui contestent les règles vestimentaires

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Il y a eu ces gymnastes allemandes, qui se sont présentées couvertes de la tête aux pieds plutôt que du justaucorps échancré aux épreuves de qualification des Jeux olympiques de Tokyo. Une équipe norvégienne de handball de plage s’est aussi vu imposer une amende pour avoir enfilé des shorts au lieu de bikinis, lors d’un récent tournoi. De l’Europe à Tokyo, les contestations d’athlètes féminines sur les règlements vestimentaires font du bruit, cet été. Et elles ne font que commencer.

Les règlements sur l’uniforme sportif n’ont rien de nouveau. Ils ont presque toujours existé. Pour assurer la sécurité des joueurs ; pour améliorer leur performance ; pour rendre le corps de la femme plus attrayant aux yeux des spectateurs.

Ce qui a changé, c’est que beaucoup d’athlètes féminines en ont ras le bol.

« Imaginez, demain matin, qu’on décide pour vous de votre habillement. Comment vous sentiriez-vous ? Vous diriez : ça n’a aucun bon sens ! Alors, pourquoi, si on le transpose au sport, c’est acceptable ? », se demande Guylaine Demers, codirectrice du Centre de recherche canadien sur l’équité des genres en sport et professeure titulaire à l’Université Laval.

Bien sûr, elle a sa petite idée de la réponse. Parce que le monde du sport est fort de ses traditions. Parce que ceux qui le dirigent sont encore, à majorité, des hommes (les femmes ne composent que 36 % des membres du Comité international olympique et 40 % de son comité exécutif). Parce que de tout temps, le corps de la femme a été « scruté », « sexualisé », « marchandisé », énumère-t-elle.

Cet été, des athlètes féminines ont brisé le silence sur le sexisme et l’objectivation dont elles jugent être victimes.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @NORWAYBEACHHANDBALLWOMEN

Les joueuses de cette équipe norvégienne de handball de plage ont choisi le short plutôt que le bikini obligatoire.

Ça leur a parfois coûté cher, comme à cette équipe norvégienne de handball de plage qui a dû payer une amende de 1500 euros à la Fédération européenne de handball pour avoir troqué le bikini obligatoire contre un short. Une photo des joueuses posant aux côtés de leurs homologues masculins, ventres et cuisses exposées d’un côté et couverts de l’autre, a fait le tour du web.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @NORWAYBEACHHANDBALLWOMEN

Cette photo des joueuses posant aux côtés de leurs homologues masculins est rapidement devenue virale.

Elisabeth Seitz, l’une des quatre gymnastes allemandes (avec Sarah Voss, Pauline Schaefer-Betz et Kim Bui) qui ont arboré une combinaison longue aux épreuves de qualifications des Jeux de Tokyo, a elle aussi dû s’expliquer sur son choix vestimentaire. « Nous voulions montrer que chaque femme, chaque personne devrait pouvoir décider ce qu’elle veut porter », avait-elle déclaré à l’agence Reuters avant sa performance. Rangerait-elle définitivement son justaucorps au placard ? Le ressortirait-elle pour la finale ? Aucune idée, avait-elle fait savoir. Elle déciderait au jour le jour, selon son humeur du moment (finalement, Kim Bui, seule qualifiée du quatuor allemand dans une épreuve individuelle, s’est présentée à la finale une nouvelle fois vêtue d’une combinaison longue).

Elle est là, la revendication, affirme Guylaine Demers, qui est également présidente d’Égale Action, organisme qui travaille à rendre le système sportif québécois équitable à l’égard des filles et des femmes.

Ce n’est pas une affaire de bikini (ou, dans ce cas-ci, de justaucorps). C’est une question d’autonomie et de pouvoir d’action.

PHOTO FOURNIE PAR GUYLAINE DEMERS

La chercheuse Guylaine Demers étudie depuis des années les défis qui se posent aux athlètes homosexuels.

L’enjeu n’est pas d’interdire le bikini et d’imposer le short, mais que les athlètes puissent prendre des décisions par et pour elles-mêmes, qu’elles puissent se réapproprier leur corps.

Guylaine Demers, codirectrice du Centre de recherche canadien sur l’équité des genres en sport, professeure titulaire à l’Université Laval et présidente d’Égale Action, un organisme qui travaille à rendre le système sportif québécois équitable à l’égard des filles et des femmes

Depuis 2012, par exemple, les joueuses de volleyball de plage ne sont plus forcées de porter le bikini. À l’époque, le directeur de la communication de la Fédération internationale de volleyball, Richard Baker, avait justifié la décision en disant que c’était une tentative de « séduire » les pays peu friands du sport en raison de motifs religieux ou culturels – et non pour se détacher de son image de sport sexy.

Ce changement de règlement n’avait pas affecté l’olympienne et ex-joueuse Marie-Andrée Lessard, qui n’aurait échangé son bikini pour rien au monde.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Andrée Lessard, en août 2005

« Pour moi, c’est vraiment l’équipement le plus confortable. Le sable ne s’y accumule pas, je ne l’accroche pas. En entraînement, je n’ai jamais vu une joueuse porter autre chose qu’un bikini », a-t-elle fait remarquer à La Presse, en direct de Tokyo.

En y repensant bien, celle qui a tiré sa révérence peu de temps après sa participation aux Jeux de Londres, en 2012, après un circuit de 23 ans, n’a même jamais été témoin de remises en question des règlements vestimentaires de la part de ses coéquipières.

La nouvelle vague

Il y a bien eu des contestations par le passé, mais elles se sont faites derrière les portes du vestiaire.

En 2011, la Fédération internationale de badminton a tenté d’imposer le port de la jupe aux athlètes féminines afin d’« attirer les foules ». Un an plus tard, c’était au tour de l’Association internationale de boxe amateur de le proposer, cette fois afin de « les différencier de leurs homologues masculins ». Chaque fois, des joueuses ont levé le drapeau, et le règlement est mort dans l’œuf.

Au Québec aussi, on a eu des luttes dans l’ombre. À sa sortie de l’université en intervention sportive, en 2008, Caroline Charland a été chargée de mettre au point les règlements de la première ligue de cheerleading scolaire dans la région de Québec. Avec son équipe, elle a travaillé fort pour interdire le port de la brassière sportive, règlement qui a ensuite été repris à l’échelle de la province par la Fédération de cheerleading du Québec – division scolaire.

On voulait mettre de l’avant le sport et non le corps des filles. On ne voulait pas qu’elles aient à montrer leur ventre. Quand on fait du sport, il ne faut pas être perturbé par son uniforme.

Caroline Charland, qui a participé à l’élaboration des règlements de la première ligue de cheerleading scolaire dans la région de Québec en 2008, aujourd’hui responsable des sports au cégep de Victoriaville

Ce que l’on voit aujourd’hui, toutefois, ce sont les athlètes d’une nouvelle génération, qui prend davantage la parole publiquement.

« Ces contestations ne sont que la pointe de l’iceberg. Elles vont faire boule de neige. D’autres vont parler, d’autres vont briser le silence. Ce n’est que le début », croit Suzanne Laberge, professeure à l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique à l’Université de Montréal.

Dans l’air du temps

« Ce qui est étonnant, c’est qu’on fait face à un mouvement à la fois anachronique et tout à fait dans l’air du temps », souligne la sociologue et professeure titulaire à l’Université d’Ottawa Diane Pacom.

Anachronique, car on a de la difficulté à croire qu’en 2021, des athlètes puissent être punies pour avoir refusé de porter un bikini. Et dans l’air du temps, car le mouvement est porté par des jeunes femmes de la génération #metoo, plus conscientes que jamais de leur image, de leur pouvoir et de leur place dans la société.

En Occident, les athlètes sont perçus comme des héros. Ils ont une place très importante dans nos sociétés contemporaines. Ces jeunes femmes le savent et elles se sont dit : “Pourquoi ne pas utiliser ce pouvoir pour envoyer un message ?”

Diane Pacom, sociologue et professeure titulaire à l’Université d’Ottawa

Et elles ont été entendues.

À la suite de la controverse de l’équipe norvégienne, le Comité international olympique a formulé une série de recommandations aux diffuseurs sur la représentation des athlètes féminines, y compris de ne pas se « concentrer inutilement sur l’apparence, les vêtements ou les parties intimes du corps ». Même la chanteuse américaine P!NK a proposé de payer l’amende de l’équipe.

Alors, sommes-nous à un point de bascule ?

Difficile à dire, mais on ne reviendra certainement pas en arrière, croient les expertes interviewées. La société a choisi son camp. « Nous sommes rendus à un niveau de conscientisation et de prise de parole qui mérite d’être célébré », conclut Diane Pacom.