Elle provoque fascination, stupéfaction, passion ou incompréhension : la culture pop japonaise, auréolée de beaux succès d’exportation, ne laisse personne indifférent. Au-delà des costumades (cosplay) et du karaoké, quels sont les phénomènes marquants de ce milieu coloré qui ont pris de l’ampleur ces dernières années dans l’archipel nippon ? Tour d’horizon.

Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Des planches à dessin aux planches de théâtre

Derrière cette drôle d’étiquette de « 2,5D » se cache l’adaptation de mangas en comédies musicales ou en pièces de théâtre, dans lesquelles des héros issus du monde de la 2D (Naruto, Sailor Moon, Demon Slayer…) se retrouvent personnifiés par des acteurs sur scène, le tout agrémenté de chorégraphies, acrobaties, chants, effets visuels et sonores. On trouve même des salles de spectacle spécialisées, comme l’AiiA 2.5 ouvert en 2019 à Kobe. Le phénomène grossit (passant de 70 nouveaux spectacles en 2013 à 197 en 2018, avec 2,78 millions de spectateurs, selon l’institut de recherche PIA) et lorgne l’étranger, la Chine, les États-Unis et l’Europe commençant à les accueillir.

Les V-tubers s’invitent

V-tubeur ? V pour « virtuel », tubeur pour « youtubeur ». Ces personnages animés calqués sur le style manga alimentent des chaînes vidéo dans lesquelles ils commentent l’actualité, testent des applis, des jeux vidéo, des produits culturels. C’est LA tendance au Japon : d’après l’organisme de recherche nippon User Local, cité par The Japan Times, on en dénombrait 4000 à la fin de 2020, et le chiffre ne cesse d’enfler. La tête de proue : Kizuna Ai, avec 3 millions d’abonnés actuellement. D’abord confinées au Japon, ces vedettes virtuelles prennent tranquillement le large à l’étranger.

L’Otakuthon, grand-messe québécoise de la culture pop japonaise, qui se tiendra du 20 au 22 août, a d’ailleurs invité trois V-tubeuses japonaises cette année. Les organisateurs du festival expliquent ce succès par les efforts d’admirateurs bilingues qui sous-titrent une partie des vidéos, mais aussi ceux des agences produisant ces V-tubeurs, tâtant de plus en plus le marché anglophone. « Kiryu Coco est considérée comme celle ayant eu le plus gros impact sur l’exportation », illustrent les organisateurs.

Le shamisen de retour sur scène

Stefan Latour, coprésident et porte-parole de l’Otakuthon, souligne le retour de certains arts traditionnels intégrés dans la sphère populaire, comme le rakugo, forme de spectacle littéraire humoristique qui s’est invitée dans les mangas – citons Le rakugo ou la vie, récemment adapté en animé. Un autre exemple frappant est la résurgence du shamisen, instrument traditionnel à trois cordes, dans des productions culturelles modernes.

Côté scène, Yoshida Brothers avait déjà ouvert la voie au début de 2000, jetant un pont entre tradition et musique actuelle, et de nombreux groupes ont suivi ces dernières années, le servant à la sauce hard rock ou métal, comme Wagakki Band ou Band Maiko, très populaires récemment. Côté arts graphiques, le manga Those Snow White Notes, mettant en vedette des joueurs de shamisen, a eu droit à une adaptation animée en 2021. Et preuve que l’instrument n’intéresse pas que les Nippons, le film d’animation américain Kubo and the Two Strings, sorti en 2016, a remporté un beau succès critique et commercial.

La voie des vocaloïds

Imaginez : des milliers de personnes chantant et dansant au rythme de la prestation d’une artiste sur scène… 100 % virtuelle. Les vocaloïds, voilà un autre phénomène qui a pris beaucoup d’ampleur dans la dernière décennie, depuis la consécration d’Hatsune Miku, tête de gondole du mouvement. À la base, il s’agit d’un logiciel de composition permettant de créer des voix de synthèse basées sur des vocalises humaines, mais des chanteurs virtuels complets ont peu à peu été créés, certains donnant des concerts en projection 3D ! Les rangs de la concurrence ne cessent de grossir, avec aujourd’hui une centaine de vocaloïds au Japon et en Chine. Des formes hybrides apparaissent, mariant véritables chanteurs et artistes virtuels, comme le duo Yoasobi, qui cartonne depuis 2019. Quant à Hatsune Miku, elle a commencé à donner des spectacles internationaux et prévoyait même une première incursion au Québec en 2020, finalement annulée.

Les otagei, en quête de visibilité

Ce mouvement existe depuis un certain temps, mais se raffine et creuse sa place sous les feux de la rampe, nous apprend Valérie Harvey, auteure et sociologue spécialiste du Japon. Les otagei (prononcer « o-ta-gué-i »), qui veulent s’affranchir de l’image négative parfois accolée aux passionnés de culture pop (otaku), sont de fervents admirateurs de chanteuses ou de personnes exécutant des chorégraphies travaillées, bâtons luminescents en main, sur les parterres de concert pour soutenir leur idole, lors d’évènements ponctuels ou en se filmant. « C’est assez raffiné, ils veulent que ce soit vu comme un art – “gei” signifie art. Cela existe depuis un petit bout, mais c’est de plus en plus populaire, on commence à les voir dans des films japonais. Certains veulent même en faire un sport olympique ! », souligne Mme Harvey. Pour preuve, des compétitions internationales de cette pratique se sont montées en 2019.

COVID-19 : la culture pop au top

PHOTO TSUYOSHI UEDA, ASSOCIATED PRESS

Affiche du film Demon Slayer

Quand pandémie et culture pop japonaise se rencontrent, que se passe-t-il ? Beaucoup d’effervescence, à en croire un colloque sur ce thème organisé par la Société américo-nippone de Dallas. On y relève notamment que tous les records cinématographiques au box-office japonais ont été fracassés l’an dernier, en deux mois, par un manga animé, Demon Slayer. « Des observateurs expliquent ce succès par la situation particulière de la COVID-19 et la résonance des thèmes de l’animé avec la culture japonaise, comme la protection de la famille et la persévérance face à la crise, mais il faut aussi le situer dans une tendance plus globale de l’industrie, basée sur une stratégie multimédia », a expliqué Seio Nakajima, sociologue à l’Université de Waseda.

Du virtuel au réel

PHOTO SUNNY PHOTOGRAPHE, FOURNIE PAR VALÉRIE HARVEY

Valérie Harvey, sociologue

Bien qu’elle semble enracinée dans le virtuel et évoque pour certains le repli sur soi à la sauce geek, la culture pop nippone tend, selon la sociologue Valérie Harvey, à effectuer ces derniers temps un retour vers le concret. « On a l’image de quelqu’un qui reste chez lui, mais c’est comme si la communauté numérique allait chercher un lien qui s’incarne dans le réel par la suite. Cela a commencé avant la pandémie, et risque de se développer encore plus, prévient-elle. On le voit avec les comédies musicales, où les personnages fictifs sont incarnés, avec Hatsune Miku, qui réunit des milliers de spectateurs, avec les otagei, qui se réunissent et s’entraînent ensemble, avec les congrès qui rassemblent de plus en plus de monde. À Charlevoix, on a vu des shows pop-up cet été, mais cela se fait au Japon depuis quelques années, c’est très couru et cela va se répandre. C’est peut-être ça, l’avenir : le retour du concret influencé par le numérique : il y a comme un désir de se ressembler, même si ce qui nous réunit n’est pas réel. »

Et côté techno ?

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET DE DONUT ROBOTICS

Le masque connecté se glisse derrière un couvre-visage en tissu.

On se demande toujours quel nouveau gadget technologique a été mis au point par l’archipel. Les organisateurs de l’Otakuthon nous ont parlé du masque connecté de Donut Robotics. L’appareil se glisse derrière un couvre-visage et se connecte à votre téléphone ou celui de votre interlocuteur pour retranscrire votre voix en texte, l’amplifier ou traduire vos propos tout en garantissant la distanciation physique.