Établi à Montréal-Nord depuis 15 ans, l’artiste et muraliste d’origine chilienne Sergio Gutiérrez travaille à faire partager le beau. Cette beauté qui fait rarement les nouvelles, mais qui égaie ce territoire souvent – trop, selon lui – dépeint comme un haut lieu de violence dans la métropole.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

« Sergio, est-ce que je vais être en sécurité ? » Quand il invite des artistes à venir à sa rencontre, c’est souvent la question qu’il reçoit. Bien que les crimes impliquant des armes à feu soient réels, pour Sergio Gutiérrez, la violence ne définit pas l’arrondissement. « Monsieur et madame Tout-le-Monde qui se promènent sur la rue sont en sécurité ici », insiste-t-il.

Mais parce que la violence fait facilement la nouvelle, dans les esprits, elle prend souvent le pas sur la beauté, qui existe dans ce quartier comme ailleurs. « On ne se vend pas et on ne se vante pas non plus », déplore celui qui est à l’origine de plusieurs initiatives artistiques dans l’arrondissement, comme la création du collectif Artistes en arts visuels du nord de Montréal (AAVNM), l’ouverture de la galerie 3440, le seul lieu d’exposition indépendant de Montréal-Nord, et l’organisation d’un symposium annuel.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

La galerie 3440 est établie dans la rue Fleury Est, dans l’ouest de Montréal-Nord.

« Il y a un discours voulant qu’il y ait moins d’activités à Montréal-Nord, mais si les gens viennent ici et regardent, ils vont voir que ça ressemble beaucoup à ailleurs. » Changer l’image de Montréal-Nord est l’un de ses désirs profonds. Un réel défi qui, croit-il, passe en partie par l’art, particulièrement public. Mais alors que les œuvres murales se sont multipliées au cours des dernières années dans plusieurs arrondissements de la métropole, à Montréal-Nord, il n’y en a encore qu’une dizaine.

Un retard dû notamment à un moratoire imposé par l’arrondissement, de 2017 à 2019, au moment même où l’administration réfléchissait à la possibilité de réaliser une œuvre murale à la mémoire de Fredy Villanueva, tué lors d’une intervention policière en 2008. Le projet a été abandonné par crainte de division.

Opposés à ce moratoire, les artistes d’AAVNM ont mis de la couleur sur la fontaine du parc situé en face de leur local. Une marque de protestation qui est toujours bien visible aujourd’hui.

Ce moratoire a mené à l’adoption d’un règlement encadrant l’art mural, à l’image de ceux dont se sont dotés d’autres arrondissements. « On devait se donner un cadre, ce qu’on a fait », déclare Chantal Rossi, mairesse suppléante de l’arrondissement de Montréal-Nord et conseillère de ville du district Ovide-Clermont.

Bien que ce programme ne soit pas accompagné d’une enveloppe budgétaire (les subventions à l’art mural proviennent de la ville-centre), Montréal-Nord se dit maintenant prêt à encourager l’art mural. « On veut stimuler le milieu, faire connaître ce programme en vue du dépôt de projets au programme d’art mural de la Ville et amener des artistes à investir le territoire », affirme Claire-Acélie Sénat, agente de développement culturel à l’arrondissement.

Le rythme s’accélère

Depuis la mise sur pied du programme, six œuvres murales ont été réalisées à Montréal-Nord. Une autre, par l’artiste Bryan Beyung et le collectif Artgang, est en préparation.

L’une des plus récentes, inaugurée l’automne dernier, porte la signature de Sergio Gutiérrez et de son ami Julian Palma. Située au coin du boulevard Rolland et de la rue Pascal, dans le secteur nord-est, Madre est un hommage aux mères célibataires habitant l’immeuble, qui ont été rencontrées par les deux artistes.

« Il y a beaucoup de symboles qui évoquent ce dont elles nous ont parlé : la féminité, la fleur, la naissance, la protection de l’enfant, note Sergio Gutiérrez. Tout s’en va vers la lumière. »

Pour l’artiste, il était important de créer une œuvre positive, qui soit à l’image du quartier, sans souligner à gros traits les enjeux socio-économiques qui le caractérisent.

Si l’octroi de fonds à l’art public a été critiqué dans le passé à Montréal-Nord (souvenons-nous de la controverse autour de la grande roue baptisée La Vélocité des lieux), Chantal Rossi constate que les œuvres murales bénéficient d’une bonne acceptation sociale. « Quand on parle de démocratiser l’art, on doit faire comprendre aux gens que ce sont des portefeuilles dédiés et que l’art fait partie du développement social aussi, de la beauté des quartiers, indique celle qui est aussi responsable du dossier de la culture à l’arrondissement. Quand on est dans un beau quartier, ça a des impacts psychologiques, ça a des impacts sur notre façon de vivre. »

Lorsqu’ils ont créé leur collectif, les 11 artistes d’AAVNM ont songé à l’installer dans le Mile End, où Sergio Gutiérrez avait déjà ses repères. « Peut-être que de s’installer ici ne nous a pas permis de nous développer aussi rapidement, mais j’ai l’impression que nous avons apporté quelque chose à Montréal-Nord. »

Avenir incertain

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

L’exposition La valse des valises est présentée à la galerie 3440 jusqu’au 30 juin. Ici, les œuvres d’Omar Gammaoui et de Julian Palma.

La galerie ayant été fermée pendant un an en raison de la pandémie, son avenir est toutefois incertain. « Des fois, je me demande comment ça se fait qu’on est en vie », lâche son fondateur, qui souligne le soutien du propriétaire du bâtiment ainsi que les dons reçus par la communauté.

Mais la vie y reprend avec la présentation de La valse des valises, une exposition qui réunit les œuvres de huit artistes visuels, inspirées par leurs échanges avec de nouveaux arrivants du quartier. À compter de juillet, l’exposition déménagera au nouveau pavillon du parc Henri-Bourassa, un projet qui a aussi pour but d’ajouter de la beauté dans le quartier.

Les principales œuvres murales de Montréal-Nord

  • Vivre ensemble (2020) par Sophie Wilkins, avec la collaboration d’Anik Favreau, au 11813, boulevard Sainte-Gertrude. Élaborée en collaboration avec les élèves de l’école Sainte-Gertrude pendant le confinement, cette œuvre murale représente le monde et la communication, à travers des animaux provenant de divers continents.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Vivre ensemble (2020) par Sophie Wilkins, avec la collaboration d’Anik Favreau, au 11813, boulevard Sainte-Gertrude. Élaborée en collaboration avec les élèves de l’école Sainte-Gertrude pendant le confinement, cette œuvre murale représente le monde et la communication, à travers des animaux provenant de divers continents.

  • Œuvre murale en hommage à Carey Price (2020) par Axe Lalime, au 5412, rue de Charleroi. Cette œuvre murale montrant celui qui s’est dressé comme un mur devant les rondelles était-elle un présage des séries éliminatoires à venir ?

    PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

    Œuvre murale en hommage à Carey Price (2020) par Axe Lalime, au 5412, rue de Charleroi. Cette œuvre murale montrant celui qui s’est dressé comme un mur devant les rondelles était-elle un présage des séries éliminatoires à venir ?

  • Le Jardin (2017), par Mono Gonzalez, assisté par le collectif AAVNM, au 11575, avenue P. -M. -Favier. Cette immense œuvre murale, qui orne le mur de l’école secondaire Lester-B.-Pearson, est l’œuvre de l’artiste militant chilien Alejandro « Mono » Gonzalez, une figure importante de l’histoire de l’art mural en Amérique latine.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Le Jardin (2017), par Mono Gonzalez, assisté par le collectif AAVNM, au 11575, avenue P. -M. -Favier. Cette immense œuvre murale, qui orne le mur de l’école secondaire Lester-B.-Pearson, est l’œuvre de l’artiste militant chilien Alejandro « Mono » Gonzalez, une figure importante de l’histoire de l’art mural en Amérique latine.

  • Les ruelles du nord (2019), par Alex Snipes (A. G. C. Productions), au 10155, boulevard Saint-Michel. Éclectique, cette œuvre murale dont l’esthétique rappelle celle de la bande dessinée a été produite par Artgang.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Les ruelles du nord (2019), par Alex Snipes (A. G. C. Productions), au 10155, boulevard Saint-Michel. Éclectique, cette œuvre murale dont l’esthétique rappelle celle de la bande dessinée a été produite par Artgang.

  • Madre (2020), par Sergio Gutiérrez et Julian Palma, au 12165, boulevard Rolland. Dans cette œuvre murale, les couleurs utilisées et les traits du visage de la femme, inspirés de différentes origines ethniques, font écho au caractère multiculturel du quartier.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Madre (2020), par Sergio Gutiérrez et Julian Palma, au 12165, boulevard Rolland. Dans cette œuvre murale, les couleurs utilisées et les traits du visage de la femme, inspirés de différentes origines ethniques, font écho au caractère multiculturel du quartier.

  • Nous sommes ici (2012), par Arnaud Grégoire, assisté de Cyril V, au 6320-6326, avenue Chartrand. Réalisée avec l’apport de la communauté, elle fait partie d’une série de trois œuvres murales peintes sur les murs de la Place Normandie, un ensemble d’habitations à loyer modique.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Nous sommes ici (2012), par Arnaud Grégoire, assisté de Cyril V, au 6320-6326, avenue Chartrand. Réalisée avec l’apport de la communauté, elle fait partie d’une série de trois œuvres murales peintes sur les murs de la Place Normandie, un ensemble d’habitations à loyer modique.

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