La Ville de Montréal vient de lancer un projet pilote de distribution de produits d’hygiène menstruelle gratuits dans ses établissements.

Rafael Miró La Presse

L’initiative d’une durée de six mois a pour but d’« évaluer la capacité et les difficultés d’une telle distribution », a indiqué à La Presse Fabienne Papin, relationniste à la Ville de Montréal. L’expérience se limite pour l’instant à quatre bâtiments : l’hôtel de ville, le Jardin botanique, la bibliothèque d’Ahuntsic et le centre communautaire Jean-Claude-Malépart.

À trois de ces endroits, des machines distributrices qui permettent d’obtenir gratuitement des tampons et des serviettes hygiéniques ont été installées dans les toilettes des femmes. Elles sont conçues pour distribuer les produits de manière contrôlée : après chaque utilisation, il faut attendre une minute avant de pouvoir obtenir de nouveau une serviette ou un tampon. « À la bibliothèque, il n'y a pas de distributrice et les produits sont plutôt disponibles à l'accueil », a précisé Fabienne Papin.

Une « nécessité », selon les milieux communautaires

Breana Prince-Harris travaille en première ligne pour Chez Doris, refuge qui accueille les femmes itinérantes au centre-ville. « Les règles, c’est quelque chose dont les femmes parlent souvent de manière très émotive, c’est une question de dignité », affirme-t-elle.

Les solutions de fortune utilisées par les personnes itinérantes, comme des morceaux de tissu ou de chandail déchiré, posent souvent un risque pour leur santé.

Quand le moment arrive, si elles n’ont pas les produits qu’il faut, ça peut devenir visible pour tout le monde et c’est une expérience très humiliante.

Breana Prince-Harris

Chez Doris distribue déjà des produits menstruels gratuits, mais ce n’est pas le cas de tous les centres pour sans-abri, habitués à recevoir une clientèle majoritairement masculine, souligne-t-elle. « Si une femme n’est pas au bon endroit lorsque ça arrive, elle ne pourra pas venir au centre à temps pour chercher des tampons. À ce moment, elle se débrouille comme elle le peut. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Ces machines sont conçues pour distribuer les produits de manière contrôlée : après chaque utilisation, il faut attendre une minute avant de pouvoir obtenir de nouveau une serviette ou un tampon.

Breana Prince-Harris suggère d’installer des distributrices ailleurs que dans les toilettes de bâtiments publics. « Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de femmes qui ne se sentent pas à l’aise d’aller dans les bibliothèques ou dans les gymnases. Elles y sont jugées et on leur demande même ce qu’elles font là. » Breana Prince-Harris suggère que des machines soient installées dans des endroits fréquentés quotidiennement par des sans-abri. « Ça peut paraître fou, mais il pourrait y avoir des machines dans des parcs, là où les sans-abri dorment et se tiennent ensemble la plupart du temps. »

Chloé Pronovost-Morgan estime de son côté que la distribution dans les toilettes publiques permettra de rejoindre une clientèle plus large. Elle est cofondatrice de l’organisme Monthly Dignity, qui distribue des produits d’hygiène menstruelle gratuits à Montréal et qui cherche à sensibiliser la population à la précarité menstruelle.

« Les problèmes qui touchent les personnes itinérantes, ce sont les plus visibles et les plus urgents, mais ça n’est que la pointe de l’iceberg », affirme-t-elle.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Chloé Pronovost-Morgan, cofondatrice de l’organisme Monthly Dignity

La précarité menstruelle touche une population beaucoup plus large que celle qui fréquente les centres pour personnes itinérantes, par exemple des mères seules, des jeunes aux études ou des personnes défavorisées qui ne vivent pas nécessairement dans la rue.

Chloé Pronovost-Morgan

« Je comprends que pour certaines personnes, ça a l’air d’une dépense de plus, affirme-t-elle. Mais on ne se pose pas la même question à propos du papier de toilette ou du savon dans les toilettes, parce que ce sont des produits d’hygiène de base. Les tampons, c’est aussi un produit d’hygiène de base. »

Lorsqu’elle aborde cet enjeu, Chloé Pronovost-Morgan préfère parler de personnes menstruées que de femmes, afin de ne pas exclure les personnes qui ne s’identifient pas comme telles. Elle suggère d’ailleurs que certaines machines pourraient être installées à d’autres endroits que dans les toilettes pour femmes.

L’idée d’offrir des produits menstruels gratuits n’est pas nouvelle, et elle commence à se répandre au Canada. Il y a quelques mois, la Ville d’Halifax a annoncé qu’elle offrirait gratuitement des produits d’hygiène menstruelle dans ses lieux publics. La Colombie-Britannique, quant à elle, oblige depuis 2019 toutes ses écoles publiques à distribuer gratuitement des tampons et des serviettes hygiéniques.

Au Québec, une motion demandant au gouvernement d’étudier la possibilité d’offrir des produits d’hygiène menstruelle dans tous les établissements publics, déposée par la députée indépendante Catherine Fournier, a été adoptée à l’unanimité en décembre dernier.