L’entorse aux règles sanitaires que s’est permise la mairesse Valérie Plante ce week-end met en lumière une réalité : le public s’attend à ce que les politiciens soient exemplaires et ne se prive pas de les dénoncer. En temps de pandémie, chaque photo peut devenir un jeu des sept erreurs (sanitaires). Qu’est-ce que ça dit sur notre société ? On en discute avec deux professeurs et avec l’ex-maire d’arrondissement Luc Ferrandez.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Les règles sanitaires en terrasse limitent le nombre d’adultes à deux par table, mais vendredi, la mairesse de Montréal s’est temporairement assise avec quatre convives. Un citoyen a pris une photo, qui s’est retrouvée sur les réseaux sociaux. La mairesse a présenté ses excuses.

Cette histoire s’ajoute à celles d’autres politiciens qui se sont retrouvés dans l’embarras depuis le début de la pandémie de COVID-19 après avoir commis de petites ou de grandes entorses aux règles ou aux recommandations sanitaires.

Le député de Rivière-du-Loup–Témiscouata, Denis Tardif, a été exclu quelques mois du caucus caquiste, l’hiver dernier, après la diffusion d’une vidéo prise à son insu dans une microbrasserie de sa région. On le voyait enlacer des membres de son bureau de circonscription, visiblement en contravention avec les consignes de distanciation, et visiblement éméché.

Rappelez-vous aussi ces photos du premier ministre François Legault et de son homologue ontarien Doug Ford qui trinquaient ensemble, l’été dernier, à moins de deux mètres de distance. Ou cette photo que Sophie Grégoire a publiée sur son compte Facebook, en avril 2020, où on voyait la famille Trudeau en escapade à son chalet du lac Harrington, alors que les Canadiens étaient priés de rester à la maison pour Pâques.

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Cette photo des premiers ministres du Québec et de l’Ontario, François Legault et Doug Ford, assis à moins de deux mètres l’un de l’autre, avait fait couler beaucoup d’encre en septembre dernier.

Les citoyens demandent évidemment aux élus de suivre attentivement les règles sanitaires, surtout lorsque ce sont eux qui les mettent en vigueur, note Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie politique à l’UQAM. En Alberta, rappelle-t-il, des politiciens provinciaux ont aussi été critiqués pour avoir voyagé hors du pays au cours de l’hiver.

Mais l’exposition au grand jour (voire la délation) de la vie privée des politiciens l’interpelle. Dans nos sociétés, dit M. Thériault, on fait de moins en moins la distinction entre la vie privée et la vie publique des gens, politiciens compris.

« J’ai toujours cru que la vie politique doit s’évaluer à partir de ce que les politiciens font publiquement, et non dans leur vie privée », dit Joseph Yvon Thériault, qui donne l’exemple de René Lévesque, un grand homme public qui n’était pas vertueux dans sa vie privée. « Actuellement, ce mélange-là fait en sorte qu’on voit tomber des têtes, sur des questions qui, souvent, n’auraient pas dû être publiques. »

Les réseaux sociaux, qui démocratisent l’espace public, facilitent et amplifient cette réalité. Selon André H. Caron, professeur émérite au département des communications de l’Université de Montréal, on vit dans une réalité à la Big Brother. « N’importe qui peut prendre une photo d’une personne qui donne la main à quelqu’un et lui reprocher de ne pas avoir suivi les règles sanitaires, illustre-t-il. “Je revendique un accroc, j’ai une preuve, je juge, et je publie.” »

Or, rappelle André H. Caron, ces photos sont décontextualisées.

Du voyeurisme, selon Ferrandez

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Luc Ferrandez, ex-maire du Plateau-Mont-Royal

Luc Ferrandez, qui a été maire du Plateau-Mont-Royal pendant 10 ans, y voit une forme de voyeurisme. Il donne l’exemple de la photo de l’ex-maire Denis Coderre prise ce week-end par un citoyen. On voit M. Coderre tenir son cellulaire dans une voiture immobilisée au feu rouge. « Le fait que ce soit relayé dans les médias, à mon avis, c’est du voyeurisme, estime Luc Ferrandez. Ce n’est pas une information digne d’intérêt, sauf si elle se répète, évidemment. »

Et oui, confirme Luc Ferrandez, les politiciens sont particulièrement scrutés. Il ne veut pas jouer à la victime – il vit bien avec la critique, dit-il –, mais des anecdotes, il en a beaucoup à raconter.

Des citoyens et journalistes se faisaient un plaisir de le pincer en flagrant délit d’apparente contradiction, lui qui défendait le transport actif et l’achat local.

Luc Ferrandez s’est déjà fait photographier alors qu’il achetait un jouet précis pour son fils, au Toys“R”Us de Laval. La photo, dit-il, avait fait instantanément le tour du Québec. Des internautes l’ont aussi qualifié de menteur sur les réseaux sociaux après l’avoir vu à bord du Subaru Outback de son père, qu’il lui arrivait d’emprunter pour aller au chalet. Plus récemment, alors qu’il faisait de la raquette avec son fils à l’extérieur de Montréal (ce qui n’était pas interdit), des gens l’ont interpellé : « Vous ne vivez pas en zone rouge, vous ? »

Sa conduite à vélo était bien sûr surveillée. En 2018, des médias ont rendu public le fait qu’il avait reçu une contravention pour avoir roulé à vélo à sens unique. « Quand j’étais maire, j’avais complètement arrêté tout ce qui est même une apparence d’illégalité au Code de la route, raconte-t-il. Un maire, c’est la personne représentant une administration qui donne des contraventions. Les gens ont cette impression : “Toi, tu donnes des contraventions aux autres, mais quand ça vient ton tour, tu fais ce que tu veux.” Ça amène de la frustration. »

Et en général, dit-il, les politiciens sont vus comme des « pourris » jusqu’à preuve du contraire.

Un évènement secondaire

Après plus d’un an de pandémie et de sacrifices, et devant l’incohérence de certaines règles sanitaires, les citoyens ont peut-être plus tendance à réagir aux entorses sanitaires des politiciens, croit le professeur André Caron. Si l’histoire de la mairesse Plante a été reprise dans les médias, c’était parce qu’elle était pertinente ce jour-là, pour illustrer la réouverture des terrasses, dit-il. Selon lui, l’histoire ne devrait pas hanter la mairesse en campagne. « Je pense que ce serait mal vu. C’est un évènement tellement secondaire… »

Le sociologue Joseph Yvon Thériault pense lui aussi que le public va rapidement oublier cet écart. Alors que l’espoir s’installe, la question de la délation et de la répression lui apparaît moins puissante qu’elle ne l’était en début de pandémie. « Maintenant, on se dit que tout le monde triche un peu », résume-t-il.

Ailleurs dans le monde, les exemples de politiciens s’étant fait reprocher des accrocs aux règles sanitaires sont nombreux. Il y a le président autrichien, qu’on a accusé d’être resté trop tard dans un restaurant ; le premier ministre polonais, critiqué pour s’être assis avec des convives non masqués ; le commissaire européen au Commerce, qui a démissionné après avoir fait fi de la quarantaine à laquelle il était soumis. Au Royaume-Uni, l’épidémiologiste Neil Ferguson, dont les prévisions ont contribué à l’adoption du confinement, a fait la une d’un quotidien après avoir accueilli une femme chez lui à deux reprises. Il a annoncé qu’il cesserait de jouer un rôle clé auprès du gouvernement britannique.