Le 15 mars dernier, Tailaire Laguerre s’ennuyait. Les soirées mornes de l’ère pandémique commencent à peser sur les épaules du jeune influenceur. Il décide de faire une vidéo en direct et d’y réunir deux inconnus par l’entremise de son compte Instagram où il publie depuis trois ans du contenu humoristique. Sans tambour ni trompette, Occupation Hood était née. L’émission de téléréalité 100 % authentique est désormais suivie par plus de 10 000 personnes chaque dimanche.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Ce succès surprise, parti d’une simple vidéo en direct filmée sur Instagram un dimanche de couvre-feu, est tributaire du pouvoir des réseaux sociaux… et d’un vide à combler à la télévision, pensent l’animateur et son complice et agent, Jeff Santanna. « On a été très surpris par l’ampleur que ça a prise », admet Tailaire Laguerre.

Le nom fait bien sûr allusion à la célèbre émission Occupation double. Mais Occupation Hood, c’est plus qu’une parodie. C’est un rendez-vous dominical où tout le monde peut se retrouver.

  • CAPTURE D’ÉCRAN DU COMPTE INSTAGRAM @TAI_TL

  • CAPTURE D’ÉCRAN DU COMPTE INSTAGRAM @TAI_TL

  • CAPTURE D’ÉCRAN DU COMPTE INSTAGRAM @TAI_TL

1/3
  •  
  •  
  •  

Le principe : Tai invite à l’aveuglette deux personnes dans son direct sur son compte Instagram. Elles se présentent.

L’animateur y va du tac au tac et d’un humour mordant. « Explique-nous tes trois turn off, tes trois turn on et ta date idéale. » Il les invite à se séduire. Simple et efficace.

Ce scénario improvisé donne lieu à de captivantes et désopilantes pick-up lines ou phrases accrocheuses.

Diversité et dérision

Naugesse Ango était scotchée à son téléphone chaque dimanche soir après avoir découvert Occupation Hood. Pourquoi ne pas entrer dans le live ? s’est-elle dit au sixième épisode. Elle cherchait des photographes professionnels pour des projets artistiques et s’est dit que l’émission lui donnerait une visibilité.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @NBRITANNYA

Naugesse Ango

J’ai vu que c’était un show où tu pouvais être authentique. On se parle dans notre langage, ce n’est pas fake. »

Naugesse Ango

La jeune femme de 19 ans a même rencontré quelqu’un qui lui plaisait. « Mais bon, après l’émission, j’ai su qu’il était déjà en couple », rigole-t-elle.

De nombreuses téléréalités n’ont de réaliste que le nom. Le téléspectateur a souvent l’impression de voir défiler le scénario, déplorent ceux à qui nous avons parlé. Une version édulcorée de la vie saupoudrée de scandales et de quiproquos prévisibles. Mais avec Occupation Hood, on est entre le fou rire et l’inattendu.

« Dans l’écran, c’est du vrai monde. Et c’est pour ça qu’Occupation Hood est passée sous le radar », estime M. Santanna.

« L’image des jeunes de Laval, de Saint-Léonard, de Montréal-Nord, elle est soit mal vue, soit inexistante » dans les médias traditionnels, poursuit Jeff Santanna. En continuant sur sa lancée, le duo a voulu faire entendre la voix des oubliés. Une représentation non stéréotypée d’un Montréal urbain et rigolo.

« Je divertis un public qui n’est pas représenté. Ma communauté, avec son slang et son naturel, on est sous-représentés dans les trucs populaires », analyse Tai de son appartement de Montréal-Nord.

Huit « épisodes » plus tard, l’animateur improvisé de 19 ans se retrouve avec 79 300 abonnés et un public fidèle qui en redemande.

« La télévision au Québec, c’est lissé. C’est des gens avec le même profil, qui parle de la même façon. On veut remuer ces codes en apportant une alternative », explique Jeff Santanna, l’agent de M. Laguerre.

Occupation Hood fait briller le hood, estime Franck Tetouom, de Québec, qui a joué le jeu pour se divertir.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @FRANCK_TETOUOM

Franck Tetouom

Ça attire vraiment les gens, car c’est une plateforme où tu ne peux pas être jugé parce que tu dis une niaiserie. Tu ne te dis pas : « Non, je ne vais pas dire ça, je vais sonner trop noir ou trop arabe. »

Franck Tetouom

Les gens issus des minorités ethniques qui apparaissent sur la place publique sont souvent soumis à de très hauts critères, juge-t-il.

Quand une personne issue de la diversité se retrouve dans une production télévisuelle, elle doit respecter les codes, parler d’une certaine façon et tenir un propos impeccable, soutient-il. « Dans mon show, on n’exige rien. On est libres et on parle comme avec les amis du hood. Tu entends des “yo patnè” [NDLR : yo mon ami] qui sont naturels. On ne voit pas des gens être eux-mêmes comme ça dans les téléréalités. »

Effectivement, le naturel y est. Entre deux chancelantes tentatives de séduction, on peut voir la mère d’un participant cuisiner en arrière-plan. Un autre est en jogging vautré dans son lit qui semble recouvert de miettes de croustilles, sans maquillage ni artifice.

Passer de l’écran de téléphone cellulaire au petit écran, est-ce possible ? « La jeunesse montréalaise ne regarde pas la télévision de toute façon. Et moi, j’ai fait ça juste pour le kiff », enchaîne Tailaire avec une désarmante franchise.

Télé ou pas, le phénomène Occupation Hood continue à prendre de l’ampleur. Près de 16 000 personnes ont assisté à son direct de dimanche dernier.

« On a eu quelques offres alléchantes. On ne changera rien pour ne pas dénaturer le show. Mais au 10épisode, attendez-vous à quelque chose de gros pour fêter ça. »

> Consultez le compte Instagram de Tailaire Laguerre