La popularité du thé du Labrador, utilisé dans un nombre grandissant de produits alimentaires, de boissons et, surtout, de cosmétiques, a forcé le gouvernement Legault à encadrer la cueillette de cette plante issue de la forêt boréale. Or, le nouveau système de permis mis en place par Québec est déjà jugé insuffisant par certains cueilleurs qui dénoncent le free for all dans cette industrie.

Karyne Duplessis Piché Karyne Duplessis Piché
Collaboration spéciale

Tout près de Dolbeau-Mistassini, à Girardville, Robert Bouchard a fondé il y a cinq ans l’entreprise Chez-nous en Haut. Il se spécialise dans la cueillette et la vente de produits issus de la forêt boréale, dont le thé du Labrador.

« C’est le free for all sur le marché, déplore-t-il. N’importe qui vend n’importe quoi. Les qualités sont parfois médiocres. On a des cahiers de charges pour les champignons, mais rien pour les épices boréales. Il y a beaucoup de choses à mettre en place. »

M. Bouchard n’est pas le seul à faire ce constat. Les Premières Nations pressent le gouvernement depuis plusieurs années de réglementer la cueillette du thé du Labrador. Elles souhaitent éviter un scénario similaire à celui de l’ail des bois, dont la récolte abusive a mené à sa quasi-disparition dans les années 1990.

Le gouvernement Legault semble avoir entendu les plaintes des différents intervenants. Il a publié le 28 février dans la Gazette officielle un projet de règlement qui crée un permis d’intervention pour encadrer la cueillette commerciale du thé du Labrador.

PHOTO VANESSA VEILLEUX, GETTY IMAGES

Le thé du Labrador est utilisé dans un nombre grandissant de produits alimentaires, de boissons et, surtout, de cosmétiques.

Or, quelques semaines avant le début de la récolte, peu d’acteurs de l’industrie connaissent l’existence de la nouvelle règle, et seul un petit nombre d’entre eux sont titulaires d’un permis, selon ce qu'a pu vérifier La Presse.

« Je suis dans le flou », dit le coordonnateur de l’Association pour la commercialisation des produits forestiers non ligneux (ACPFNL), Sam Chaïd. « Les cueilleurs ne sont pas au courant. »

M. Chaïd craint que les dispositions du règlement ne soient insuffisantes pour protéger la plante de la surcueillette. Le tarif n’est que de 20 $ par tonne de thé du Labrador récolté. Et il n’y a à peu près aucune surveillance des activités de cueillette dans la forêt boréale.

Ce sont d’immenses territoires. C’est la même chose que le braconnage. Avant que tu te fasses attraper, il n’y a presque aucune chance.

Sam Chaïd, coordonnateur de l’Association pour la commercialisation des produits forestiers non ligneux

Robert Bouchard n’a d'ailleurs pas fait sa demande de permis. Le cueilleur juge que sa récolte annuelle, de 10 à 20 kilos de thé du Labrador, ne justifie pas son acquisition.

Pourtant, les directives du Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs sont claires : les entreprises dont l’une des activités économiques consiste à commercialiser des produits issus de cette ressource doivent demander le permis.

Dans une réponse obtenue par courriel, le ministère soutient que « les secteurs de récolte du thé du Labrador seront ajoutés aux plans de contrôle régionaux. » Il précise aussi que ce nouveau permis « permet d’éviter les conflits entre les différents utilisateurs sur le territoire et une meilleure harmonisation des usages. »

Un travail payant

L’engouement pour les herbes et les aromates locaux pousse les cueilleurs à être de plus en plus nombreux dans les forêts du Québec. Francis Bolduc est du nombre. Originaire de la Beauce et mécanicien de formation, il a changé de vie il y a deux ans. Il passe désormais la majorité de son temps au nord de La Tuque, où il cueille des herbes et des aromates du Québec, qu’il vend ensuite à des boutiques de produits naturels, des fabricants de thé, des restaurants et des distilleries.

« C’est beaucoup plus payant, beaucoup ! convient l’entrepreneur, qui entame sa deuxième saison de cueillette. En quatre heures d’ouvrage, ma journée est faite. »

Francis Bolduc a demandé son permis au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs il y a plus d’un mois. Après plusieurs démarches, on lui a attribué une large zone où il pourra cueillir les 84 produits issus de la forêt boréale ainsi que les champignons sauvages qu’il commercialise.

Tout comme M. Bouchard, le cueilleur croit que Québec devra agir vite pour protéger les plantes et herbes nordiques. Le myrique baumier, le nard de pinède et le poivre des dunes sont en forte demande, en particulier chez les distillateurs.

Pour une cueillette durable

Les produits ayant la certification Écocert sont issus d'une cueillette durable. Sam Chaib soutient également que l’ACPNL a entamé des démarches auprès du Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV) afin de trouver le meilleur moyen pour faciliter la traçabilité du produit pour les consommateurs.