Jeudi, toute la province a vibré à l’unisson pour commémorer les victimes de la COVID-19. Mais il est une Québécoise qui a rendu cet hommage quotidiennement depuis le début de la crise, rang après rang, jour après jour.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Non, Clothilde Richer n’est pas écrivaine, mais tricoteuse à temps perdu. Cette résidante de Granby, secouée par la première vague de la pandémie, s’est lancée dans un projet d’aiguilles dès le printemps dernier. « Je voyais les chiffres monter, c’était un peu paniquant, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose », raconte-t-elle au bout du fil.

Le principe de son premier projet : tricoter un nombre de mailles équivalent à celui des cas annoncés quotidiennement. Un cas, une maille. Deux cents cas, deux cents mailles. Quand les premiers décès sont arrivés, elle s’est mise à laisser un trou dans le rang, pour les symboliser.

Quatre mois plus tard, voyant que la crise était loin d’être au bout du rouleau, elle a mis une touche finale à ce qui était devenu un beau châle coloré.

À l'automne, face à la nouvelle flambée de l’épidémie, elle a mis un autre projet sur les rails. Cette fois-ci, il s’agissait de tricoter trois pans illustrant respectivement autant d’aspects de la crise, en récupérant les statistiques depuis janvier : le nombre de cas, celui des hospitalisations et celui des décès. Selon sa nomenclature, chaque tranche de chiffres correspond à une couleur dans laquelle est tricoté un rang quotidien. Ainsi, pour 1 à 50 cas déclarés pour une journée, un rang vert est ajouté à l’un des panneaux ; entre 800 et 900, on opte pour l’orange, etc.

Quelques photos de la création de Clothilde Richer

  • Chaque couleur correspond à une tranche de chiffres précise. Par exemple, les lignes bleu azur représentent les journées où de 200 à 300 cas ont été recensés.

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @CLOTHILDER

    Chaque couleur correspond à une tranche de chiffres précise. Par exemple, les lignes bleu azur représentent les journées où de 200 à 300 cas ont été recensés.

  • Mme Richer a récupéré des statistiques sous forme de fichiers Excel pour son projet.

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @CLOTHILDER

    Mme Richer a récupéré des statistiques sous forme de fichiers Excel pour son projet.

  • Les pelotes de laine utilisées par l’artisane

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @CLOTHILDER

    Les pelotes de laine utilisées par l’artisane

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« C’est ma façon de visualiser ces chiffres-là qui me semblaient un peu lointains, de voir l’ampleur de la chose », explique Mme Richer, dont les proches ont été épargnés jusqu’à présent par le virus.

L’ensemble permet en effet d’apprécier l’évolution de l’épidémie d’un coup d’œil, comme un graphique, mais sous forme de couvertures aux couleurs vibrantes. « C’était un projet pour gérer mon anxiété, et cela semble avoir fonctionné. Cela a peut-être un côté un peu macabre, mais d’un autre côté, j’ai l’impression qu’avoir manipulé ces chiffres-là et avoir vécu avec eux au quotidien, ça m’a apaisée, sans me désensibiliser », explique celle qui est coordonnatrice d’un service à la clientèle, un statut professionnel bien loin des milieux de l’artisanat.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @CLOTHILDER

Le résultat final pour les trois panneaux, symbolisant respectivement le nombre de cas, celui des hospitalisations et celui des décès

Je me souviens

L’autre fonction du trio de panneaux tricotés répond à un devoir de mémoire. « C’est une commémoration pour moi, et peut-être cela servira-t-il de support pour mes enfants et futurs petits-enfants, pour leur raconter comment on a vécu la pandémie. Ce n’est pas un objet qui parle de lui-même, il doit être accompagné d’une histoire », précise Mme Richer.

Chaque pan de couverture comprend donc 365 lignes pour symboliser l’année 2020. Et pour 2021 ? Un peu comme tout le monde, la tricoteuse est un peu saturée de cette pandémie interminable et souhaiterait changer de format pour un prochain projet.

« J’ai d’autres choses en tête, peut-être un autre travail d’aiguilles, je ne sais pas encore, mais j’ai l’intention de commémorer l’année 2021 également », lance-t-elle.

La pratique de la marche ne devrait pas tarder à lui fournir de l’inspiration. En effet, depuis septembre, elle s’est lancé un autre type de défi : parcourir à pied l’intégralité des rues de sa ville, Granby. La ligne d’arrivée est presque atteinte, ce qui lui permettra sans doute d’effectuer ce qu’elle a fait chaque jour de cette pandémie : passer à la ligne suivante.