Depuis cinq ans, aucun artiste québécois n’a été plus insulté que Safia Nolin. Par des quidams sur les réseaux sociaux, par des anonymes dans un cours en ligne, par des chroniqueurs ou des animateurs de radio influents qui, par leur acharnement à lui chercher des poux, ont fait de Safia Nolin une cible de choix pour des lecteurs et auditeurs sans discernement.

Publié le 2 févr. 2021
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Pourquoi suscite-t-elle autant de haine ? Pourquoi fait-elle l’objet d’une perpétuelle campagne de dénigrement et d’intimidation ?

Le 7 juillet, sur Instagram, l’auteure-compositrice-interprète a accusé l’animatrice Maripier Morin de harcèlement sexuel, d’agression physique et de propos racistes lors d’une soirée dans un bar, deux ans plus tôt. Maripier Morin a reconnu dès le lendemain son « comportement répréhensible » et a décidé de prendre une « pause professionnelle » et d’entamer une thérapie. Au même moment, ses partenaires d’affaires (diffuseurs, commanditaires) ont pris leurs distances de l’égérie, les uns après les autres.

Lundi, une centaine d’artistes, militants et journalistes ont dénoncé, dans une lettre ouverte publiée sur le site du média Ricochet, le traitement médiatique réservé à Safia Nolin, en réaction à de nouvelles insultes destinées à l’artiste la semaine dernière, alors qu’elle participait sur la plateforme Zoom à un cours de l’UQAM.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Safia Nolin

La haine dont Safia Nolin a été la cible depuis qu’elle a eu le malheur de remporter un Félix alors qu’elle était vêtue d’un t-shirt de Gerry Boulet est indescriptible. Chaque fois que j’écris sur elle, chaque fois que je l’interviewe, chaque fois que je fais mention de ses chansons, je reçois un torrent de fiel misogyne, grossophobe, homophobe, raciste, haineux. Cette fois-ci ne fera pas exception, je présume.

Je lis en toutes lettres, dans ces commentaires malveillants de lecteurs, des phrases que j’ai lues chez certains polémistes. Ce n’est pas le centième de ce que reçoit Safia Nolin elle-même (et qui comprend des menaces de mort). Elle a d’ailleurs dû intervenir elle-même, mardi, pour demander au Devoir, qui publiait sur son site web un article sur la lettre de Ricochet, de modérer les commentaires haineux de ses lecteurs.

Je l’écrivais à peu près ainsi il y a deux ans à peine. Je le répète parce que je ne trouve pas d’autres mots pour mieux exprimer ma pensée.

Ce flot nauséabond d’insultes n’est pas anecdotique, mais révélateur d’un mal profond. Il en dit long sur l’image stéréotypée de la femme qu’exige notre société, même inconsciemment. Sur l’injonction faite à la femme de se conformer aux diktats, sous peine d’être humiliée publiquement et à répétition.

Une manière de s’exprimer, de s’habiller, de se maquiller, de se coiffer, qui correspond aux standards établis et qu’on ne saurait remettre en question. Des règles d’étiquette et de bienséance sexistes et rétrogrades, que l’on croit à tort avoir abandonnées il y a des décennies.

La femme, dans cette perspective, a une fonction : plaire. Si elle ne la remplit pas adéquatement, selon des critères établis par nos sociétés patriarcales, elle est considérée comme un produit défectueux. Pis encore, son refus d’obtempérer, de maigrir, de porter un soutien-gorge, de raser le poil de ses jambes, de porter une robe, est perçu comme un affront. Une artiste a beau avoir la plus belle voix du monde – Safia Nolin a une voix magnifique ; dire le contraire, c’est avouer son incompétence en la matière –, si elle n’attise pas le désir du public, elle ne mérite pas notre attention collective. Ce que l’on reproche en somme à Safia Nolin, c’est d’exister sur la place publique, telle qu’elle est. Ni plus ni moins.

Maripier Morin, en revanche, est l’archétype de la femme qui plaît au plus grand nombre. Parce qu’elle est mince, parce qu’elle a les cheveux longs, parce qu’elle a des sourcils taillés et qu’elle sait faire une moue aguicheuse pour les photographes. Aussi, certains n’arrivent pas à croire que cette femme-qui-plaît ait pu agresser cette femme-qui-ne-plaît-pas. Plusieurs ont minimisé les gestes et paroles qui sont reprochés par Safia Nolin à Maripier Morin. Certains, pas les moins connus, ont réduit ce « banal incident » à une morsure « un soir d’ivresse ».

« L’incident à connotation sexuelle impliquant Safia Nolin n’est pas le seul à avoir jalonné le parcours de Maripier Morin ces dernières années », écrivait pourtant Le Devoir dans une enquête publiée en juillet. Propos crus à connotation sexuelle au sujet de collègues de travail, baisers non sollicités et pas davantage consentants. Plusieurs ont témoigné de leur crainte de dénoncer la star influente qu’est Maripier Morin. De peur de perdre leur emploi ou leurs biens.

J’ai parlé à quelqu’un qui reproche à l’animatrice des paroles et des gestes déplacés semblables à ceux décrits par Safia Nolin, et qui craint des représailles. Ce n’est pas parce qu’une seule personne en dénonce publiquement une autre qu’on peut conclure à un incident isolé.

Je me questionne, depuis six mois, sur notre manque d’empathie. Je tente de comprendre par quelle logique tordue, par quel détournement de sens inouï, Maripier Morin, qui a reconnu l’essentiel de ce qui lui a été reproché, est devenue une victime dans cette affaire.

Au point d’inspirer une pétition au nom indécent, « Justice pour Maripier Morin », qui a recueilli plus de 100 000 signatures en moins d’une semaine.

L’aveuglement volontaire, lorsqu’il s’agit de « nos vedettes », est-il à ce point puissant ? Si on inversait les rôles ? Si Maripier Morin avait accusé Safia Nolin de l’avoir mordue, harcelée, insultée, mettrait-on autant sa parole en doute ?

Et si un animateur de télé bien connu évoquait à répétition sur les plateaux de tournage son appétit pour une partie de l’anatomie de ses collègues de travail (comme le rapportait Le Devoir), signerait-on une pétition, par dizaines de milliers, pour qu’il retrouve au plus vite ses contrats publicitaires ? Crierait-on à l’injustice ? Oserait-on écrire sur les réseaux sociaux : « Voyons, à sa place, je ne me plaindrais pas qu’un aussi beau gars me morde la cuisse » ?

Non seulement Safia Nolin est une victime dans cette affaire – ce qui a été reconnu par Maripier Morin –, mais aussi elle parle au nom d’autres victimes, dans d’autres circonstances, qui sentent, pour toutes sortes de raisons, qu’elles ne peuvent s’exprimer librement (une mise en demeure est si vite arrivée). Ou qui, à la lumière du traitement ignoble qui a été réservé par l’ensemble de la société québécoise à Safia Nolin, préfèrent ne pas parler. On peut très bien les comprendre.

Plutôt que de cracher sa haine au visage de Safia Nolin, on devrait la remercier. On devrait la remercier de prendre courageusement la parole. On devrait la remercier de dénoncer le statu quo. On devrait la remercier pour nos sœurs, nos frères, nos fils et nos filles. Pour qu’un jour, plus personne ne puisse dire à haute voix, sans gêne ni crainte de représailles : quand on est une vedette, on peut tout se permettre.