En début de semaine, l’humoriste Louis T, adepte de Twitter, publiait ce message sur le populaire réseau social : « Comptes masqués : 951. Comptes bloqués : 722. Toi ? » C’était un « toi » impersonnel, général, mais je me suis senti interpellé. J’ai répondu : « Masqués : 577. Bloqués 612. » C’est le genre d’échanges que j’apprécie sur Twitter. Bref, concis et surtout, poli.

Publié le 31 janv. 2021
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Je m’en confesse : je « bloque » sans retenue les gens désagréables sur Twitter. Plusieurs s’en plaignent. Grand bien leur fasse. Je ne suis pas un élu. Je ne dois pas à mes abonnés de lire leurs insultes. Le Conseil de presse du Québec a d’ailleurs tranché en la matière, il y a quelques années, lorsqu’un artiste zélé de Québec s’est plaint que mon collègue Patrick Lagacé et moi l’avions exclu de nos lecteurs sur Twitter. « Les journalistes, à titre d’individus, sont libres de gérer les paramètres de leurs réseaux sociaux », a décidé le Conseil de presse.

Je ne m’en prive pas. À la première insulte, je bloque les insolents. Même si l’effet pervers de cette pratique est de transformer les « trolls », ces contradicteurs en série, en chiens enragés. Ils décuplent ensuite leurs insultes, deviennent harcelants. Peu m’importe. Je ne peux plus les lire. Suis-je un bloqueur intempestif ? Un peu plus de 600 indésirables sur environ 100 000 abonnés, ça ne me semble pas exagéré.

Je lisais le reportage de ma collègue Marissa Groguhé, inspiré d’une analyse de données de La Presse, et je me reconnaissais plus ou moins dans le portrait tiré de ces 100 utilisateurs des réseaux sociaux depuis un an. Lorsqu’on est chroniqueur d’opinion, on ne reçoit pas que des fleurs. Ça fait partie du métier. Un survol de mon activité de la dernière année sur Twitter m’a donné tout sauf l’impression d’un climat de bienveillance. Le stress et l’anxiété liés à la pandémie semblent avoir désinhibé bien des gens, exacerbé plusieurs points de vue et libéré une parole… qui n’est pas toujours jolie.

« C’est l’exutoire à nos frustrations, joies, plaisirs, parce qu’on n’a plus de situation intermédiaire », a expliqué la sociologue Cécile Van de Velde à ma collègue, en parlant des réseaux sociaux qui ont remplacé temporairement les discussions autour de la machine à café du bureau.

Je ne suis pas convaincu qu’on y a gagné au change. L’humeur ambiante n’est pas rose, si j’en crois mon propre fil Twitter. Au contraire, le climat y est devenu tellement toxique que les insolents ne se rendent même plus compte qu’ils insultent. L’insulte est devenue en quelque sorte leur manière de discuter.

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai peu à peu délaissé Twitter cette année, alors que j’y suis abonné depuis 12 ans. Sur ma page Facebook privée, je sais que le moindre commentaire sur le beau temps ne me vaudra pas une pluie acide de sarcasmes. Les gens sont de plus en plus à cran sur les réseaux sociaux. Et la pandémie n’y est certainement pas étrangère.

Ce n’est pas juste moi qui l’ai remarqué. Il est devenu de plus en plus difficile de discuter sur Twitter depuis un an. Aussitôt qu’il était question de gestion des mesures sanitaires, de théories du complot, de mouvements sociaux comme #metoo ou #BlackLivesMatter, ou encore de Donald Trump, les insultes fusaient sur mon fil Twitter. Des sujets sensibles s’ajoutant à ceux qui font depuis des décennies grimper les Québécois dans les rideaux : la langue, la religion et la politique.

Il est quasi impossible d’engager une discussion sur ces sujets sur Twitter. Chaque fois que j’échange plus de deux tweets avec quelqu’un et que nous avons le malheur d’être en désaccord, un site de potinage s’en empare pour que ses lecteurs anonymes puissent se défouler et déverser leur fiel. Ce n’est pas nouveau, bien sûr. Mais avec la crispation de la pandémie, la dernière année a été très fertile en insultes ad hominem.

Je connais la chanson, comme dirait Alain Resnais. Alors je chante moins. J’ai à peu près appris ma leçon. Il vaut mieux se taire que de perdre un temps précieux dans des échanges stériles avec des conspirationnistes aux trousses des pédosataniques ou encore des nationalistes identitaires bornés.

Twitter, qui était au départ une plateforme bon enfant où l’on se remémorait des souvenirs nostalgiques le jeudi et où l’on se lançait des fleurs le vendredi, est devenu un déversoir de haine pour indignés en permanence.

Je m’y informe toujours, j’y partage des contenus professionnels, mais je le quitte avant que ça ne se gâte. Comme dans un souper tendu et trop arrosé entre convives aux opinions diamétralement opposées.

En refaisant le fil de mon année sur Twitter, j’ai constaté que je n’avais jamais autant bloqué d’utilisateurs. Certes, il y a eu une accalmie, voire un retour aux beaux jours de la plateforme, au début de la pandémie, lorsque les gens publiaient des photos d’arcs-en-ciel et de miches de pain maison. Moi-même, j’ai fait pendant quelques semaines des suggestions de lectures, sans provoquer de controverse.

Les conspirationnistes ont ensuite déferlé avec leurs délires de complots médiatiques. C’était drôle au début. Il y avait un peu plus de fautes d’orthographe dans les insultes. Je me réjouissais qu’un certain Kevin m’écrive « Estie que t’es épais Cassivi » (exemple réel) en accordant bien le verbe être. Aujourd’hui, que ces agités du bocal n’aient pas davantage d’empathie pour les victimes de la COVID-19 et leurs familles endeuillées me révolte. Je n’ai plus envie de rire.

En révisant les « biographies Twitter » des utilisateurs que j’ai bloqués cette année, je remarque qu’ils forment une étrange nébuleuse. Plusieurs s’affichent avec leur avatar accompagné d’un drapeau du Québec ou d’une fleur de lys. Il y a beaucoup d’antireligieux ou de fervents chrétiens, des hétérosexuels blancs, carnivores et amateurs d’armes à feu, qui sentent le besoin de le préciser. Des libertariens, des réactionnaires, des masculinistes ou des « climatoréalistes » autoproclamés.

Parmi ceux qui dénoncent les « merdias » traditionnels se trouvent des supporters de Donald Trump et des adeptes de la conspiration QAnon. Ils sont plusieurs à partager les valeurs d’Annabelle (dont le nom est accompagné d’un émoji de fleur de lys) : « Les Blancs n’ont pas à s’excuser d’avoir créé le monde moderne. La droite nationale et décomplexée : moins d’impôts, moins d’immigrants, moins d’avortements. » Beau programme.

Il y a évidemment dans le lot quelques animateurs et chroniqueurs de radio de Québec et même un vieux monsieur qui, dit-il, détient un « compte créé spécialement pour les journalistes de La Presse qui [l]’ont bloqué ». C’est très méta, tout ça. Ils ont tous en commun de m’avoir insulté. Je soupçonne qu’ils ne le regrettent pas. Je ne peux m’empêcher de me demander : pourquoi tant de haine ?