Vous avez du mal à vous tirer du lit, à différencier les journées, à vous sentir en congé les week-ends ou à vous motiver la semaine ? Ce mois de janvier s’éternise, vous dites ? Bienvenue au club.

Publié le 25 janv. 2021
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

C’est évident, cette pandémie n’en finit plus de finir, et la fatigue est palpable. « On le sent », confirme d’emblée Stéphanie Austin, professeure de gestion des ressources humaines et directrice du Laboratoire interdisciplinaire sur les processus motivationnels à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

« La motivation est au cœur de toutes nos activités [le travail, le sport, l’alimentation, etc.], alors en temps de pandémie, c’est vraiment difficile pour certains, quand les activités sont perturbées, de garder le cap. »

D’autant plus quand les activités sont ainsi « perturbées » depuis plus de 10 mois, on s’entend.

Mais il y a plus. Ce mois de janvier est particulièrement pénible, poursuit la chercheuse, parce qu’il ne remplit pas ses promesses. Oubliez ici le renouveau ou « l’étape charnière » associée à la nouvelle année.

PHOTO SYLVAIN MAYER, LE NOUVELLISTE

Stéphanie Austin, professeure de gestion des ressources humaines et directrice du Laboratoire interdisciplinaire sur les processus motivationnels à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Plusieurs avaient espoir qu’avec le temps des Fêtes et les nouvelles mesures [sans parler de l’arrivée du vaccin], on passerait à autre chose. Sauf que ça ne se passe pas. On voit le calendrier changer, mais on fait du surplace. Ce qu’on a vécu pendant 10 mois semble se poursuivre. Ça peut faire un coup sur le niveau de découragement.

Stéphanie Austin, professeure de gestion des ressources humaines à l’UQTR

Découragement palpable à l’échelle de la planète, faut-il le souligner. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié un document l’automne dernier sur ce qu’on appelle dans le jargon la « fatigue pandémique ». Une fatigue (documentée, ceci n’est pas la première pandémie !), ou plus exactement une « lassitude », nuance Roger Godbout, psychologue et directeur de la Clinique du sommeil (Hôpital en santé mentale de Rivière-des-Prairies, CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal), attribuée à tous ces mois de « contraintes », au « blues » de l’hiver, à différents « facteurs aggravants » (des Fêtes « décevantes », par exemple), ou encore une absence de soutien des proches, eux-mêmes tout aussi « fatigués ».

Ce qu’il faut savoir, c’est que les premiers mois de l’année sont toujours plus ou moins moroses, une morosité associée à la fameuse « déprime saisonnière », qui commence dès novembre. Évidemment, cette année, c’est pire, parce que les traditionnelles résolutions ont plus ou moins pris le bord. Qui a envie de se fixer des objectifs en matière de dépassement de soi en confinement ?

« On est tous en mode survie… », reprend Stéphanie Austin. D’autant plus que ce stress, constant et incessant, associé à cette pandémie (et son lot d’inconnues : quand est-ce que ça va finir, docteur ?), fait en sorte qu’on est ici « toujours en état de vigilance ». « On navigue sans savoir quand les prochaines tuiles vont nous tomber sur la tête », résume-t-elle.

La solitude du télétravail

Et « naviguer », c’est certainement ce que bien des télétravailleurs (« pas forcément bien équipés ») ont le sentiment de faire, gérant leur quotidien sans leurs collègues à leurs côtés, sinon pour les guider, du moins pour les requinquer (ou simplement varier le décor !). « Et quand il y a une éclosion dans la classe d’un enfant en plus… ajoute la chercheuse avec un je-ne-sais-quoi de connivence dans la voix. Ce sont tous des irritants qui viennent saper nos ressources motivationnelles. » Bien dit. Eh oui, c’est drainant. Évidemment.

Parce que pour être motivé, indiquent aussi les recherches dans le domaine, il faut idéalement se trouver dans un environnement accueillant et, surtout, inspirant. « On est motivés parce que les personnes autour de nous nous inspirent », enchaîne Stéphanie Austin. Plus facile, par exemple, de se mettre à la course dans un groupe de course, ou encore avec ses amis. Plus évident de s’installer devant l’ordi quand tout le monde autour est aussi assis.

Mais avec la pandémie, on est confinés à la maison, donc nos ressources sociales — qui sont importantes à l’humain, parce qu’on est des êtres sociaux — sont moins là.

Stéphanie Austin

Mais il y a plus. La pandémie, et surtout son corollaire (le confinement !), nous démotive encore davantage par son caractère contraignant. Parce que ça aussi, tout le monde le sait : « Chaque fois qu’un individu est contraint, cela peut avoir un effet délétère sur la motivation. »

D’où le sacré défi avec lequel se retrouvent les patrons ces jours-ci, à qui l’on conseille de maintenir le lien avec leurs employés pour garder vivant leur sentiment d’appartenance (en un mot : leur motivation), sans toutefois trop insister. Bref, « sans être contrôlant ! ». « C’est un balancing act » , résume la chercheuse en bon français.

Mais il y a encore plus ! Non seulement la fameuse motivation vient de nos interactions et de ce fameux « besoin d’appartenance » profondément humain, mais aussi le sentiment de compétence se nourrit dans les échanges sociaux (c’est la fameuse tape dans le dos). Vous nous voyez venir ? « La distance peut avoir un effet délétère, confirme notre experte. Du moment qu’on ne se sent pas compétent, on ne se sent pas bien… » Bref, la démotivation n’est pas loin.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Des jeunes au secondaire et au cégep expriment leur fatigue du confinement.

Faire sortir le méchant

Tout cela étant dit, on fait quoi, maintenant ? « Il faut en prendre conscience et en parler ! », répond, enthousiaste, Stéphanie Austin. Enthousiaste, parce qu’effectivement, on en parle de plus en plus. Ici et là dans les médias, des voix se lèvent, des jeunes au secondaire, au cégep, des travailleurs et des chercheurs, pour dévoiler leur fatigue, cette silencieuse et non moins douloureuse détresse, et appeler à l’aide.

Mais ça ne suffit pas. « On ne parle pas beaucoup de la vitalité qu’on ressent dans une activité où on se sent bien », déplore la chercheuse. Ces fameuses activités sont évidemment à mettre en priorité, parce qu’elles peuvent servir de véritables « soupapes », et Dieu sait si on en a besoin par les temps qui courent.

L’idée ? « Être bien », répond-elle. Oui, au travail, mais pas seulement. « Aussi dans les autres tâches, pour aller chercher des ressources motivationnelles. » Bref, du jus, quoi.

Il faut être alerte à notre niveau de mal-être et se poser la question : quoi faire pour augmenter notre bien-être ? S’engager dans des activités qui font du bien…

Stéphanie Austin

Plus facile à dire qu’à faire, on en convient. Quoique l’apparition de tous ces bonshommes de neige, ces nouvelles traces de skis de fond dans les parcs de la ville, et que dire de la foule à la patinoire du quartier, n’y sont certainement pas étrangers.

« Il n’y a pas une recette miracle », précise la chercheuse. Mettre le doigt sur le bobo, et en parler, c’est déjà un pas. Trouver des petits moments de bonheur à travers tout ça, c’est encore mieux.

Mince, quoique réaliste, consolation ? « Les contrecoups du confinement, on les voit, parce que les Québécois observent les règles. Alors la pandémie, on va réussir à contenir sa propagation, croit Stéphanie Austin. Entre-temps, ce sont les ressources psychologiques des individus qui en prennent un coup… »