(Ville…) La crise qui frappe les CHSLD au Québec nous force à réfléchir à la façon dont nous considérons les personnes âgées dans notre société. Au-delà des ratés du système de santé, il serait peut-être temps de nous questionner sur notre refus d’accepter le temps qui passe. Les mots que nous associons naturellement au vieillissement – perte-déclin-retraite-fardeau… – sont presque toujours négatifs. Et ils en disent long sur notre conception du vieil âge. Cette dévalorisation de la vieillesse expliquerait-elle, en partie, le triste sort réservé aux aînés ?

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Des personnes âgées qui meurent seules, sans leur famille, dans des conditions dont on ne voudrait pas pour notre chien ou notre chat. Des personnes qui rendent leur dernier souffle après avoir dit au revoir à leurs enfants sur FaceTime. Des personnes âgées, le front appuyé contre une vitre, regardant leurs proches de l’autre côté de la fenêtre. Nous sommes collectivement frappés d’effroi devant les scènes inhumaines et déchirantes qui nous sont rapportées depuis quelques jours. Au-delà de la pandémie, que révèle, au juste, cette tragédie ?

« Ça montre l’absence d’intérêt qu’on a pour les personnes âgées », lance Claire A. Noël. Cette femme de 85 ans a publié le livre Vieillir dans la dignité et non dans la pauvreté, l’an dernier, aux éditions Marcel Broquet. Elle se dit indignée par ce qu’elle voit ces jours-ci.

« On a mis en péril la vie des gens », estime quant à elle Martine Lagacé, professeure et chercheuse à l’Institut de recherche LIFE de l’Université d’Ottawa. « Quand on a vu ce qui se passait en Italie, on aurait pu mieux se préparer. Ce laisser-faire face aux grands aînés, et pas juste de la part de nos dirigeants, mais de la population en général, il est révélateur. Est-ce qu’on aurait agi de la même façon si ç’avait été les jeunes qui étaient le plus à risque ? »

L’échec d’un système

Michèle Stanton-Jean est chercheuse invitée au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal. Elle était sous-ministre de la santé à Ottawa au moment de la crise du virus Ebola. « Ce que fait ressortir cette crise, dit-elle, c’est l’échec de la santé publique. On mise sur le curatif, mais on ne parle pas des soins à domicile. On investit des milliards de dollars dans des recherches sur des maladies inconnues, mais on ne se soucie pas des fondamentaux de la santé publique. »

« On a ignoré des enjeux systémiques, on a fait des coupes en santé sur le dos des soins de longue durée », note pour sa part Patrik Marier, professeur au département de science politique de l’Université Concordia, qui dit éprouver de la colère face à la crise actuelle. Chercheur responsable à l’Équipe de recherche en partenariat FRQSC Vieillissements, exclusions sociales et solidarités (VIES), il rappelle que les personnes âgées demandent plus de patience et un suivi différent. « Or, on aime mieux être dans le curatif que dans la longue durée, ajoute-t-il. Et nos politiques sont orientées en ce sens. »

Il n’hésite pas à faire un lien entre l’état actuel des choses – le sous-financement des soins de longue durée, le manque de ressources, les bas salaires du personnel en CHSLD – et le peu de considération à l’endroit des personnes âgées et de la fin de la vie. Peut-on parler d’âgisme systémique ?

« Je pense que oui, répond-il. On marginalise les besoins de politiques publiques pour les personnes âgées », poursuit celui qui est également directeur scientifique au Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale. « On a fait de la question des soins de longue durée un problème de vieux. Or, c’est un problème de société. »

Vieux et seul

On entend souvent que c’est dans la province de Québec qu’on retrouve le plus grand nombre de personnes âgées qui vivent en résidence. Il y a des raisons socioéconomiques qui expliquent cela, nous rappelle Anne-Marie Séguin, géographe et chercheuse spécialisée dans les questions de vieillissement et de pauvreté à l’INRS.

« Le Québec compte moins de propriétaires et donc plus de locataires, précise-t-elle. Ils sont moins attachés à leur logement et plus enclins à déménager en résidence, où les loyers sont moins chers que dans le reste du pays. »

Mais que penser de ces immeubles dans lesquels on regroupe toutes les personnes du même âge, en retrait de la société ?

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Claire A. Noël, autrice du livre Vieillir dans la dignité et non dans la pauvreté

On a créé des ghettos.

Claire A. Noël, qui habite un immeuble pour personnes autonomes sur le boulevard Gouin

Michèle Santon-Jean, elle, les appelle « des cages à poules monogénérationelles ». « Même dans les mieux tenues, les gens s’ennuient », croit-elle.

« En Amérique, il y a une anxiété associée au déclin, note quant à elle Martine Lagacé. La vieillesse, c’est le miroir de ce que l’on craint. Alors on se protège en prenant une certaine distance, en inventant des structures élaborées en dehors de la vie. On vit dans une société segmentée. Il y a peu de lieux dans notre société où on peut mêler les âges, il va falloir tout repenser. »

La professeure de l’Université d’Ottawa va plus loin et parle des mots qui excluent et ostracisent les personnes âgées. « L’expression “OK boomer”, on n’aurait jamais pu utiliser ça pour un autre groupe social comme les handicapés ou les femmes », observe-t-elle avec une pointe de colère dans la voix. « Il s’est installé une sorte de hiérarchie morale par rapport à l’âge. »

L’isolement tue

En septembre 2018, à la veille des élections provinciales, une lettre ouverte publiée dans Le Devoir a attiré l’attention sur l’isolement des personnes âgées. Michèle Stanton-Jean, hyperactive qui met la touche finale à un nouvel ouvrage biographique écrit avec Marie Lavigne, faisait partie des signataires de ce texte qui dénonçait un véritable « gaspillage humain ».

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Michèle Stanton-Jean (à gauche), ancienne sous-ministre de la Santé à Ottawa, et Marie Lavigne

Les gens veulent participer à leur société, mais on ne les sollicite pas. Il y a des gens instruits qui ont eu une carrière, qui ont une expertise. Ils ne veulent pas être mis au rancart.

Michèle Stanton-Jean, ancienne sous-ministre de la Santé à Ottawa

« Les personnes âgées sont des actifs dans une société, observe Anne-Marie Séguin, de l’INRS. Elles contribuent, elles font du bénévolat, elles apportent de l’aide et du réconfort à leur famille. Si on comptabilisait tout ce qu’elles font, ça donnerait beaucoup d’argent. »

Claire A. Noël en est un bon exemple. Après une carrière en communications, elle fait du bénévolat auprès des jeunes en difficulté. Le confinement l’oblige à rester enfermée, et elle trépigne. « Je marche dans mon enclos, lance-t-elle à la blague. En temps normal, je suis très active. Là, je ne peux rien faire et je trouve le temps long. »

Beaucoup de personnes âgées sont dans la même situation. Actives, sportives, engagées, elles se retrouvent du jour au lendemain « emprisonnées » chez elle. Certains, comme le journaliste Pierre Sormany, qui a pris la parole dans L’aut’journal en début de semaine, parle même de discrimination à l’endroit des 70 ans et plus en bonne santé. 

« Si, par exemple, on décidait de lever progressivement les mesures de confinement en ciblant d’abord les jeunes, comme l’évoquait le Dr Horacio Arruda dans les premiers jours d’avril, écrit le journaliste, j’inciterais les personnes âgées en santé à se plaindre devant le tribunal des droits de la personne. »

Vieillir autrement

En 2031, le quart de la population du Québec – environ 2 millions de personnes – aura 65 ans et plus. Une cohorte plus instruite, plus informée et plus revendicatrice. L’image de la vieillesse changera-t-elle ?

« On a une vision polarisée de la vieillesse », note Martine Lagacé, de l’Université d’Ottawa. « Elle est négative, on parle de déclin, ou alors on met une personne sur un piédestal parce qu’elle a l’air jeune. Ça crée un clash entre les aînés eux-mêmes. »

« Au cours des dernières années, la publicité a contribué à véhiculer une image toxique de la vieillesse », note Jean-Jacques Stréliski, ex-publicitaire aujourd’hui professeur associé à HEC Montréal. « On montre des gens qui jouent au golf, qui font des croisières. Comme si tout le monde était riche et oisif. Je crois que ce temps de pause nous force à réfléchir à la démarche que l’on veut faire pour se préparer à l’ultime. Il faut l’avoir, cette conversation-là. »

L’arrivée des baby-boomers à l’âge de la retraite changera-t-elle des choses ? Martine Lagacé en est convaincue. « Ils sont en train de tout réorganiser, la retraite et la fin de vie », assure-t-elle.

« La vieillesse, ça se prépare, insiste pour sa part Claire A. Noël. Notre vie est beaucoup axée sur la consommation qui vient combler un vide intérieur. Mais vient un temps où il faut réfléchir à la manière dont on veut vieillir. Il faut avoir un projet personnel et trouver des gens qui en ont un aussi. C’est important d’être l’artisan de sa vieillesse. »