À 8 h 30, un matin de la semaine dernière, on s’active déjà dans la cuisine de la cafétéria communautaire Multicaf, dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Il faut dire qu’il y a du pain sur la planche : aujourd’hui seulement, il faut produire quelque 1200 repas individuels qui seront congelés, puis livrés aux gens qui en ont besoin. Et avec la crise de la COVID-19, ces gens sont de plus en plus nombreux.

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Jean-Sébastien Patrice, directeur de la cafétéria Multicaf

En 15 jours, on parle de 412 % de demandes par jour de plus.

Jean-Sébastien Patrice, directeur de la cafétéria Multicaf 

La moitié des quelque 3000 personnes desservies sont des enfants.

En cuisine, donc, ça s’active. Mais en petits nombres — cinq employés, cinq bénévoles, répartis dans différentes salles du sous-sol de l’édifice situé à deux pas du Chemin de la Côte-des-Neiges. Distanciation sociale oblige.

En temps normal, Multicaf sert des repas aux gens dans le besoin sur place, dans sa cafétéria. L’équipe a dû s’adapter à vitesse grand V aux nouvelles contraintes et aux nouveaux besoins : elle s’est procuré une scelleuse industrielle. Elle a aussi recruté des bénévoles prêts à sillonner le quartier pour distribuer la nourriture aux gens qui ont faim.

D’autres bénévoles donnent un coup de main en cuisine. C’est le cas des chefs Alain Zeller, travailleur autonome, et Christophe Geffray, enseignant en cuisine à l’École hôtelière de la Montérégie. Au menu, ce matin : poulet basquaise. Il faut bien passer ces beaux poivrons et ces belles tomates offerts gratuitement par un partenaire… « C’est un travail de citoyen, dit Christophe Geffray. On doit se rendre utiles pour aider les autres. Moi, mon métier, c’est cuisinier. C’est ça que je sais mieux faire. »

  • Le chef de Multicaf, Jean-François Lazure

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    Le chef de Multicaf, Jean-François Lazure

  • Le bénévole Alain Zeller et l’employée Anto Ngomba

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    Le bénévole Alain Zeller et l’employée Anto Ngomba

  • Le médiateur Christian Geffard-Boulet

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    Le médiateur Christian Geffard-Boulet

  • Les bénévoles Geneviève Marcoux, à gauche, et Cassandre Sauvé, à droite

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    Les bénévoles Geneviève Marcoux, à gauche, et Cassandre Sauvé, à droite

  • La bénévole Aicha Elamri

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    La bénévole Aicha Elamri

  • André Corbeil, coordonnateur des services alimentaires, décharge un camion rempli de légumes. 

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    André Corbeil, coordonnateur des services alimentaires, décharge un camion rempli de légumes. 

  • Wael Bazzi, 21 ans, livre les sacs de denrées. Habituellement, il est gardien d’installations pour l’arrondissement. 

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    Wael Bazzi, 21 ans, livre les sacs de denrées. Habituellement, il est gardien d’installations pour l’arrondissement. 

  • La bénévole Aicha Elamri à l’œuvre

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    La bénévole Aicha Elamri à l’œuvre

  • Le chef de Multicaf, Jean-François Lazure

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    Le chef de Multicaf, Jean-François Lazure

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Le chef habituel de Multicaf, Jean-François Lazure, travaille avec ses deux nouveaux collègues en souriant, au rythme de la musique salsa. « Je souhaite que ça dure longtemps comme ça ! dit-il, provoquant les rires dans la cuisine. C’est égoïste, mais pour le travail d’équipe, on n’a jamais été aussi unis. »

Ont-ils peur de contracter le coronavirus ? Non, répond Christophe Geffray. « On ne se touche pas, on garde une distance. Il y a des normes de sécurité à respecter. » L’équipe a installé des stations pour se laver et se désinfecter les mains. Les gens qui travaillent en première ligne doivent porter un masque. Et évidemment, ceux qui présentent des symptômes ou qui ont voyagé sont priés de rester à la maison.

« On répond à l’appel »

Les ménages qui en font la demande reçoivent, une fois par semaine, sept plats congelés et un sac brun rempli de denrées. Les gens sans domicile fixe peuvent aussi venir chercher un repas individuel — mais à l’extérieur seulement. Un seul employé (vêtu d’un masque et d’une visière) est autorisé à les distribuer.

Dans une salle adjacente à la cuisine, les sacs de denrées s’entassent, prêts à partir. Wael Bazzi, 21 ans, les transporte dans un véhicule 4x4 de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. Sa tournée commencera bientôt.

Wael est surveillant dans des bibliothèques et des arénas. Quand l’arrondissement a fait un appel pour recruter des bénévoles, il a levé la main. « On répond à l’appel », dit-il.

Les quatre équipes de livreurs déposent les denrées devant la porte, sonnent, et se retirent. Ils remettent aussi un feuillet de ressources et d’information sur la COVID-19, offert en 15 langues.

« Les gens ont un peu peur, c’est dur moralement, convient Wael. Mais ils ont quand même le sourire et nous remercient. »

Dans la même grande pièce, Cassandre Sauvé, enseignante, et Geneviève Marcoux, étudiante en travail social, préparent les poivrons verts pour la recette de poulet basquaise.

Geneviève fait habituellement du bénévolat au Baobab familial, un organisme d’aide aux devoirs. Oui, dit-elle, elle s’inquiète pour les enfants du quartier. « Mais aussi pour mes voisins, pour ma grand-mère en CHSLD, pour tout le monde », dit-elle. Dans Côte-des-Neiges, « ce sont déjà des gens très peu fortunés, ajoute Cassandre Sauvé. Ils vivent dans des appartements très collés… » C’est d’ailleurs l’arrondissement montréalais où l’on recense à ce jour le plus de cas de COVID-19.

Aicha Elamri, mère de deux adolescents, répartit les denrées dans les sacs.

C’est vrai qu’on a peur, mais il ne faut pas tomber dans le piège de la peur. On a besoin de bénévoles. Il faut que cet organisme reste ouvert.

Aicha Elamri, bénévole

À l’extérieur, des employés s’affairent à décharger deux palettes de brocolis, deux palettes d’asperges et une palette de salade printanière, offertes par une entreprise. Multicaf compte aussi sur Moisson Montréal et sur le financement de Centraide et d’entreprises privées.

Détresse

Au fond d’un large couloir, le médiateur Christian Geffard-Boulet téléphone aux gens qui font des demandes d’aide.

« Il y a beaucoup de détresse, des gens qui pleurent au téléphone, confie-t-il. Ce matin, j’ai parlé à un monsieur qui a le parkinson. Il me racontait sa vie, ce n’est pas évident pour lui. On est souvent les seuls appels qu’ils reçoivent. On essaie de prendre trois minutes. On fait ce qu’on peut. »

Habituellement, la cafétéria Multicaf accueille beaucoup de nouveaux arrivants qui doivent composer avec une pauvreté transitoire, explique Jean-Sébastien Patrice. La clientèle est aujourd’hui beaucoup plus diverse.

Ce sont souvent des travailleurs à salaire minimum qui étaient juste une coche au-dessus de la pauvreté. Du jour au lendemain, plus de salaire. Il y a des gens pour qui c’est nouveau, la pauvreté.

Jean-Sébastien Patrice, directeur de la cafétéria Multicaf

Il y a aussi des travailleurs autonomes qui vivent d’une paie à l’autre, dit-il. Enfin, le cinquième de la clientèle a plus de 70 ans.

Multicaf peut desservir un maximum de 1000 foyers… et ce maximum sera atteint sous peu. Jean-Sébastien songe à ouvrir le soir et la nuit pour répondre à la demande croissante. Quand les chèques du fédéral seront distribués, Multicaf pourrait aussi diminuer la fréquence de livraison pour ceux qui en bénéficieront.

André Corbeil, coordonnateur des services alimentaires chez Multicaf, veille à ce que tout fonctionne — l’approvisionnement, la production, la livraison… Il s’assure aussi que les lieux soient désinfectés à la grandeur, matin et soir. Et les poignées de portes maintes fois par jour. « C’est primordial qu’on garde l’endroit hermétique », résume le père de famille, qui travaille jusqu’à 15 h par jour.

« Le soir, après 6 h, on aimerait ça faire un “high five”, une accolade à nos bénévoles qui nous donnent du temps précieux. On leur fait un signe de la tête. Mais ce merci vaut tout l’or au monde », conclut Jean-Sébastien Patrice.

Vous voulez faire du bénévolat ? Multicaf n’a pas besoin de bénévoles pour l’instant, mais d’autres organismes en recherchent.

> Consultez le site Jebenevole.ca