Cette crise sera un marathon. Plusieurs l’ont dit. Cette semaine, après les aînés dans les SAQ, les coureurs sont devenus la cible des commentaires désobligeants de la police autoproclamée de la COVID-19, une escouade de délateurs en puissance.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Sur les forums de discussion de course à pied, les récits de coureurs apostrophés au parc ou en pleine rue par des quidams à l’index accusateur se multiplient. Plusieurs, à l’évidence, ont peur des coureurs. Et s’inquiètent que les satanées gouttelettes que l’on expire outrepassent, chez les coureurs à bout de souffle, la proverbiale distance de deux mètres entre les promeneurs.

Mettons une chose au clair : il n’y a aucune preuve scientifique que l’effort physique soutenu stimule des expectorations à plus de deux mètres (et qu’il faudrait en conséquence se tenir à plus grande distance des coureurs). Ce n’est pas moi qui le dis, mais la Dre Caroline Quach, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste responsable de l’unité de prévention et de contrôle des infections au CHU Sainte-Justine.

Cela dit, il y a certainement une étiquette du coureur à adopter en temps de pandémie. Nombreux sont les témoignages de gens qui disent avoir croisé de trop près des joggeurs ces dernières semaines. Ce n’est pas parce que l’on est en mouvement que l’on est exempté de respecter les nouvelles règles de distanciation énoncées par la Santé publique. Ma mère a raison de se plaindre de la « petite bonjour » qui l’a frôlée la semaine dernière sur le trottoir, alors qu’elle marchait près du mont Royal.

Je serais bien malheureux qu’on m’empêche de courir. C’est mon exutoire, une soupape quand la pression de la crise devient trop forte. Tout le monde connaît quelqu’un qui, de près ou de loin, est touché par la crise. Quelqu’un qui a été contaminé par le coronavirus, qui est à risque ou qui est hospitalisé. Quelqu’un qui a perdu son emploi, ses économies ou dont l’entreprise est menacée de faillite. Quelqu’un qui est en deuil d’un proche dans ces circonstances si particulières.

L’anxiété suscitée par cette pandémie est généralisée. L’exercice – cela, oui, a été démontré scientifiquement – permet de diminuer le niveau d’anxiété. C’est sans doute pour cette raison, et à cause de la fermeture soudaine des salles de sport, que tout le monde semble s’être mis à la course à pied.

Il y a aussi le fait que plusieurs – j’en suis – pratiquent une autre activité de circonstance ces jours-ci, communément appelée « manger ses émotions ». Je vis mon confinement comme une grossesse sympathique. Rien ne me rassure plus que le sac de chips « all dressed » (format familial) qui me rappelle l’insouciance de mon adolescence. Je mange des pâtes un repas sur deux pour me consoler. Je suis en train de me transformer en gnocchi géant.

Je le dis en toute conscience du privilège que j’ai de savoir mes proches en sécurité. Même si je m’inquiète pour mes parents et pour ceux dans mon entourage qui sont au front, dans les hôpitaux.

Bref, je fais tout sauf pitié. Toujours est-il que je n’ai pas pu courir pendant une semaine en raison d’une récidive de capsulite de l’épaule. J’ai lu que la capsulite survient souvent dans un contexte de stress. Moi, stressé ? Ce n’est pas parce que j’ai rêvé que je faisais la file au supermarché avec un chariot vide, encerclé par des gens ne respectant pas les consignes de distanciation, un client me postillonnant au visage (un authentique cauchemar), que je suis stressé. Voyons !

En attendant de retrouver ma désinvolture d’antan – c’est-à-dire du début mars, alors que j’ai surpris, dans l’allée des fruits, un homme croquant en cachette dans une pêche –, je me soigne à la course à pied. Et pas seulement parce que « le plus important, c’est la santé », une phrase qui nous semble creuse quand on n’a pas connu la maladie de près.

Mardi dernier, vers 18 h, je courais sur la piste des Carrières, à Rosemont, par grand soleil. Contrairement à il y a deux semaines, je n’étais pas seul. Le contraste était saisissant. Ce qui est d’ordinaire une voie rapide de vélos était devenu une autoroute réquisitionnée par les coureurs. Tout ce trafic était un peu déroutant.

Les gens ont des fourmis dans les jambes. Les confinés ont besoin de bouger. C’est parfaitement compréhensible. Mais ça cause des problèmes d’embouteillage. Y avait-il deux mètres entre chaque coureur que j’ai croisé sur ma route mardi ? Je n’ai pas sorti de ruban à mesurer, mais je ne pourrais le jurer devant le Dr Arruda.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

« Cette crise sera un marathon. Plusieurs l’ont dit. Cette semaine, après les aînés dans les SAQ, les coureurs sont devenus la cible des commentaires désobligeants de la police autoproclamée de la COVID-19, une escouade de délateurs en puissance », écrit notre chroniqueur Marc Cassivi.

Devant le danger que pose une poignée de récalcitrants à l’autorité, on menace de fermer les parcs de Montréal. Il ne faudrait pas sous-estimer l’importance des espaces verts sur la santé, non seulement physique, mais aussi mentale, de la population urbaine, qui vit souvent en appartement. J’ose espérer qu’on n’en viendra pas à être contraints de courir à la maison, comme ce marathonien français confiné qui a parcouru 42,2 km en faisant 6000 allers-retours sur son balcon de 7 m2.

Pour conserver nos privilèges, il faudrait songer à désengorger les voies de course à pied. S’assurer de respecter les règles de distanciation, en courant par exemple à la queue leu leu et en gardant notre couloir sur la piste, comme s’il y avait un terre-plein entre nous.

Les trottoirs sont trop étroits pour que marcheurs et coureurs cohabitent harmonieusement ? Pourquoi ne pas fermer des rues plutôt que des parcs, et inciter les coureurs à emprunter de nouveaux parcours ? Certaines rues sont déjà pratiquement désertes. Pas besoin de parc pour courir. Juste de souliers.

Une autre solution est d’éviter les heures de grande affluence. Comme pour le trafic automobile : il s’agit de choisir le bon moment pour effectuer ses déplacements. Mercredi soir, à la tombée du jour, j’ai couru au mont Royal. Nous étions à peine une douzaine, au belvédère, à contempler le centre-ville fantôme. En rebroussant chemin, j’ai croisé quatre ratons laveurs.

Je ne suis pas retourné à la montagne, samedi, à l’heure de pointe, malgré le soleil et la dizaine de degrés. J’irai courir ce dimanche, sous un ciel plus gris. Rien comme une fine pluie pour rafraîchir le coureur du dimanche. Je ne veux surtout pas prendre de risque. Ni d’être contaminé ni que l’on finisse par me priver de ce qui soulage le plus mon anxiété.

Cette crise sera un marathon. Quelle est la règle d’or du marathonien ? Ménager ses efforts. Ne pas partir trop vite, sous peine de se heurter à un mur avant d’atteindre le fil d’arrivée. C’est un conseil qui s’applique à bien des situations.