L’histoire que Clarisse a couchée sur papier est d’une violence presque insoutenable.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

« J’avais peur de m’endormir avant lui parce qu’il avait l’habitude de venir me tirer du lit en me traînant par la cheville le long du couloir, avec une violence telle que ma tête rebondissait contre le sol », écrit-elle.

Cette histoire, c’est la sienne, qu’elle raconte en ses propres mots.

Clarisse est l’une des onze femmes qui signent un texte dans le recueil Oser réécrire sa vie. Lancé au début du mois de mars, ce petit livre est le fruit d’un atelier d’écriture offert à des femmes ayant déjà été accueillies à La Dauphinelle, maison d’hébergement pour femmes victimes de violence physique ou psychologique et leurs enfants.

Dix femmes sur onze ont souhaité le faire à visage découvert, dont Clarisse, 34 ans.

« Il y a beaucoup de personnes qui vivent dans la violence, mais qui prennent ça comme une honte », dit Clarisse à La Presse.

« Pour moi, avant, c’était très honteux de vivre dans une situation comme ça, vu l’éducation que j’ai reçue dans ma jeunesse. C’est avec le temps que j’ai fini par comprendre que ce n’était pas de ma faute. Il n’y a aucune honte à cela. Je le dénonce, mais vraiment totalement. »

— Clarisse, qui témoigne dans le recueil Oser réécrire sa vie

Dans son texte de 1200 mots, Clarisse raconte son enfance en Afrique centrale, marquée par l’abandon par ses parents appauvris par l’incendie de leurs magasins. Elle raconte aussi sa vie malheureuse dans la famille de sa grande sœur. À 10 ans, on l’a envoyée vendre des oranges dans la rue, où des hommes l’ont agressée sexuellement.

Clarisse écrit aussi sa rencontre avec cet homme qu’elle croyait être un prince charmant, mais qui s’est mis à la battre trois jours après leur mariage. C’est avec lui qu’elle a immigré au Canada. « Il me disait que c’était de ma faute parce que je le mettais en colère, puis il pleurait en me suppliant de ne pas le quitter, puis je le croyais sincère et je pardonnais, et à la longue, ce cycle infernal est devenu notre quotidien », écrit-elle.

Atteinte d’un cancer du sein, elle avait « très peur de partir, si malade et seule avec deux jeunes enfants », mais elle a eu la force de le faire. La Dauphinelle les a accueillis.

Publier pour aider

Le recueil est l’initiative de Sabrina Lemeltier, directrice générale de La Dauphinelle depuis 2006.

« Ce que j’ai pu observer avec le temps, c’est que certaines victimes, une fois la crise passée, une fois que les choses étaient stabilisées et la sécurité assurée, avaient vraiment une volonté de reprendre le pouvoir sur ce qui s’était passé », dit-elle.

Un recueil d’histoires de femmes qui ont réussi à se sortir d’une relation marquée par la violence permettrait aussi d’aider d’autres victimes et de sensibiliser le public.

Sabrina Lemeltier s’est entourée de la photographe Christine Bourgier et de l’écrivaine et journaliste Aline Apostolska. Les onze femmes volontaires (toutes séparées et bien avancées dans leur cheminement) avaient le choix d’être photographiées ou non. Sabrina Lemeltier a été surprise de la volonté de ces dernières de témoigner à visage découvert, fières de leur parcours et désireuses d’aider. L’anonymat est bien sûr essentiel pour protéger les victimes en temps de crises, mais il contribue à creuser une distance entre les victimes et le public, note Mme Lemeltier.

Aline Apostolka a animé un atelier d’écriture chaque samedi pendant six mois. Elle a proposé aux participantes d’écrire un autoportrait à partir des lettres de leur prénom. Les textes publiés sont tirés de cet exercice.

« Je leur ai dit tout de suite : “Moi, je ne suis pas venue chez les victimes, je suis venue chez les guerrières”, dit Aline Apostolka. Au stade où je les ai rencontrées, elles avaient déjà dit non, elles avaient déjà réagi, et en plus elles étaient venues dans un atelier d’écriture, donc d’affirmation de soi. »

Étaient-ce des guerrières ? « Ah oui ! réagit Aline Apostolska. Ce sont des femmes incroyables ! Ce sont non seulement des survivantes, mais des femmes avec une énergie, une lucidité… Vous savez, aucune n’avait écrit trois mots dans sa vie, en plus. »

Au départ, Fatima, 32 ans et mère d’un enfant, hésitait à participer parce qu’il lui est difficile de raconter cette partie de sa vie. Son texte raconte sa noyade dans le système judiciaire. Mais elle est heureuse de l’avoir fait.

« Le fait de partager son histoire et d’entendre celles d’autres femmes était très enrichissant, dit Fatima. Pour ma part, c’était difficile, mais c’était une étape dans ma propre guérison. Le fait de mettre des mots sur mon vécu m’a permis un peu de me libérer. »

« Au final, je suis soulagée de l’avoir fait, dit Clarisse. C’était pour moi un moyen de rompre le silence pour pouvoir me libérer de ce qui était enfoui au fond de moi. »

Clarisse ne vit plus dans la peur aujourd’hui, mais elle regrette de ne pas être partie plus tôt. Malgré les traitements, son cancer s’est répandu. Les médecins lui ont annoncé qu’elle n’en guérirait pas. Ses enfants ont 7 et 3 ans.