La semaine dernière, une version de la chanson Voyage Voyage mise sur YouTube par la chorale Les Voix Ferrées a illuminé notre confinement. D’autres chorales ont aussi tenté l’expérience de chanter ensemble chacun chez soi, alors qu’une méga-chorale virtuelle est même en train de s’organiser.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

En fait, Les Voix Ferrées n’ont pas vraiment chanté en même temps. Les 32 personnes qui ont participé à Voyage Voyage (sur les 52 membres que compte la chorale) ont plutôt interprété la chanson chacun de leur côté. Le tout a ensuite été monté et mis en ligne par Félix Brabant, un des membres du groupe qui a aussi un certain talent pour le bidouillage.

« J’ai lancé l’idée à moitié à la blague, mais il y a eu assez de monde qui a embarqué pour qu’on décide de l’essayer », dit Félix Brabant, qui s’est inspiré entre autres du travail du chef et compositeur américain Eric Whitacre, dont les « virtual choirs » sont célèbres sur le web.

Le secret : une piste audio qui sert de guide et qui permet aux chanteurs d’être « parfaitement synchro »… enfin, presque ! « On a hésité avant de la diffuser, admet d’ailleurs Félix Brabant. Ce n’est pas notre standard de qualité en terme musical, les entrées ne sont pas précises et d’habitude on fait mieux que ça. Mais on s’est dit aussi que l’expérience valait la peine d’être montrée parce qu’elle avait un côté wow. »

Et il y avait aussi la fierté d’avoir mené ce « projet fou » jusqu’au bout, ajoute-t-il. 

En faisant ça, j’ai vraiment eu l’impression que j’étais avec ma gang.

Félix Brabant, membre de la chorale Les Voix Ferrées

Et ce, même si la sensation de chanter ensemble, qui est tout de même la raison d’être d’une chorale, n’a pas fait partie de l’expérience. Même si le désir est là, la technologie ne permet pas encore vraiment de chanter ensemble, en direct, à distance.

« Beaucoup de gens nous l’ont dit, à cause des délais dans la transmission du son, quelle que soit la plateforme, ce n’est pas vraiment possible », explique Félix Brabant.

> Visionnez la vidéo complète de Voyage Voyage

D’autres tentatives 

La chorale Chœur de loups a d’ailleurs fait une tentative la semaine dernière. Une semaine après le début du confinement, l’organisatrice, Marie-Josée Forest, a lancé l’idée de faire une répétition sur Zoom.

« On a vite décidé d’organiser quelque chose. On s’est dit que tant qu’à être tout le monde chacun chez soi, même si ce n’est pas pareil, parce que le fun de la chorale, c’est quand même d’être ensemble et d’entendre les voix résonner, qu’on allait quand même l’essayer. »

À l’heure habituelle des répétitions, le mardi et le mercredi, ils ont donc chanté One Love, de Bob Marley. En direct et en même temps, mais sans s’entendre les uns les autres et en voyant seulement les visages s’animer. « On l’a essayé quand tous les micros sont ouverts, c’est la cacophonie ! On a beaucoup ri, par contre. »

Marie-Josée Forest a cependant la chance de pouvoir chanter, accompagnée à la guitare par son chum Jean-François Fortier, en harmonie avec leurs deux filles, Juliette, 13 ans, et Mélodie, 11 ans. Ensemble, elles font les trois voix de la chanson, ce qui permet aux membres de la chorale de suivre leurs lignes mélodiques pendant le live — la famille a aussi préparé un tutoriel pour les aider à se préparer.

> Voyez le tutoriel de One Love préparé pour la chorale Choeur de loups

« Pour nous quatre, chanter est aussi un moment où on se rassemble. Parce que c’est facile, mine de rien, de passer la journée sur nos écrans chacun de notre côté, et de faire juste nos petites affaires. »

Alors qu’elle prépare un nouveau tutoriel pour un évènement de chansons sur le balcon qui aura lieu vendredi, avec les pièces L’hymne à la beauté du monde et Repartir à zéro, elle a hâte de voir combien de membres de Chœur de loups reprendront l’expérience du live au cours des prochaines semaines. La semaine dernière, à peu près la moitié des 90 membres ont chanté, répartis sur deux soirs.

Plusieurs m’ont dit que ça leur avait vraiment fait du bien de sortir des bulletins de nouvelles et de penser à autre chose pendant une heure.

Marie-Josée Forest, membre de la chorale Chœur de loups

« L’autre avantage de cette rencontre, c’est que même si c’est sur Zoom et qu’on ne sort pas de la maison, on se prépare, on s’habille. C’est comme une deuxième étape à la journée », ajoute Mme Forest. 

« Un baume sur le cœur »

La nouvelle directrice générale de l’Alliance chorale du Québec, Marie-Élaine Lamoureux, n’est pas étonnée que les chorales manifestent le désir de continuer à se réunir, même virtuellement.

« Les chorales, ce sont de petites communautés auxquelles les gens sont très attachés. Ils ont l’habitude de se voir chaque semaine, et cette absence crée de l’isolement. D’ailleurs en ce moment, il y a beaucoup de chefs de chœur qui appellent régulièrement leurs membres, qui vérifient si tout le monde va bien… »

Plusieurs chorales essaient donc de trouver un moyen de continuer à « chanter ensemble sans chanter ensemble », dit Mme Lamoureux. Pourquoi ? « Chanter, ça met un baume sur le cœur. Ça sort de la réalité en faisant ce qu’on aime. Ça réduit aussi le stress : on se connecte avec notre respiration et avec soi. »

Et pour ceux et celles qui ne font pas partie de la chorale, visionner le résultat de cet effort est aussi réconfortant qu’émouvant. Félix Brabant, des Voix Ferrées, ne s’attendait d’ailleurs pas à une réaction aussi enthousiaste en lançant Voyage Voyage, la semaine dernière.

« S’il y a une affaire qui est incompatible avec ce qu’on vit en ce moment, c’est bien une chorale, dit-il. Du monde en tapon collé les uns sur les autres qui chante : ça ne fonctionne pas ! Alors je pense que juste voir quelque chose qui ressemble de loin à l’expérience de la chorale, ça fait de l’effet. »

Méga-chorale virtuelle

Tellement qu’il a lancé l’idée d’une méga-chorale virtuelle avec tous les ensembles du Québec. « Sachant qu’on peut le faire, on s’est dit qu’on allait partager notre expertise avec d’autres qui ont moins de moyens techniques. Ça fait aussi partie de notre mission, d’être engagés socialement, et ça, pour moi, c’est une forme d’engagement. »

L’invitation sera diffusée par l’Alliance chorale, la chanson choisie est Le cœur est un oiseau, de Richard Desjardins, et Les Voix Ferrées demanderont aux participants des contributions volontaires, qui seront versées à des organismes qui œuvrent sur le terrain pendant la pandémie.

« On peut être 200, 300, 400, c’est possible techniquement, dit Félix Brabant. On peut rentrer jusqu’à 50 personnes par image, il faut juste faire plus de montage pour qu’elles tournent. Et si on a 5000 réponses… ben, je vais faire un burn-out ! »