Les services funéraires étant considérés comme « essentiels » par le gouvernement du Québec, des expositions intimes de défunts peuvent toujours avoir lieu alors que la crise de la COVID-19 bat son plein. Mais si on peut choisir de reporter des funérailles, on ne peut pas reporter un deuil…

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

S’il y a un lieu où les poignées de main et les accolades se multiplient avec empathie, c’est dans un complexe funéraire.

Avec la crise de la COVID-19, les réceptions sont interdites. Les condoléances doivent se transmettre à distance entre les membres de la famille immédiate. On suggère de faire un salut avec la main sur le cœur.

« Les maisons funéraires ont été mises sur la liste des commerces essentiels, dit avec soulagement MChristiane Ratelle, notaire et vice-présidente des services professionnels chez les Complexes funéraires Yves Légaré. Nous sommes toujours joignables par téléphone 7 jours par semaine, 24 heures par jour. »

En raison de la situation exceptionnelle que le Québec traverse actuellement, la Corporation des thanatologues a émis des directives pour exposer un défunt. « L’exposition doit se faire sous les directives de la Santé publique. Des familles ressentent le besoin de voir leur proche et il faut les comprendre », fait valoir la directrice générale Annie Saint-Pierre.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Des directives de la Santé publique ont été émises pour la tenue de funérailles pendant la crise de la COVID-19.

Dans les établissements de Magnus Poirier, il y a eu plusieurs funérailles mardi. Seulement deux personnes pouvaient se recueillir en même temps. « Nous avons réduit le nombre d’heures de visite, mais nous maintenons nos services », indique le président et chef de la direction, Jacques Poirier.

Le week-end dernier, un seul service a eu lieu dans les succursales de la Maison Darche, alors que 12 ont été remis à plus tard. « Nous respectons les volontés des familles et les directives », explique le directeur général adjoint Denis Lefebvre.

« Une épreuve de plus »

Lundi, le premier ministre François Legault a demandé au Québec d’être « en pause » pendant trois semaines.

Or, il est difficile de mettre un deuil « en pause ».

Quand on est en deuil, on a besoin d’avoir un moyen de passer à travers. Quand le gouvernement va nous dire de cesser nos activités, on va le faire. Mais en attendant, les gens ont besoin de ce service.

Me Christiane Ratelle, notaire et vice-présidente des services professionnels chez les Complexes funéraires Yves Légaré

« Vivre un deuil durant ces moments de crise et de contraintes est une épreuve de plus », souligne Jacques Poirier, dont l’entreprise accompagne les familles de 50 à 60 défunts chaque semaine.

Jacques Poirier travaille dans le milieu funéraire depuis près de 50 ans. « C’est sans précédent, dit-il. C’est une sombre page de notre histoire que nous écrivons tous ensemble. »

Prêts pour un premier mort de coronavirus

Les entreprises funéraires doivent aussi se préparer à disposer de corps de personnes emportées par la COVID-19. « Dans le domaine funéraire, nous sommes déjà sensibilisés aux maladies infectieuses, souligne Jacques Poirier. Les protocoles de sécurité sont là. »

MRatelle assure aussi que le personnel d’Yves Légaré est prêt. « Nous sommes privilégiés chez nous dans les circonstances, car nous avons deux fours crématoires, ce qui nous permet de ne pas traiter les cas COVID-19 et les autres au même endroit, souligne la vice-présidente des services professionnels. Cela nous rassure beaucoup pour la protection de nos employés. […] Il y a des mesures vraiment particulières qui doivent être prises. Nous avons le masque N95, la combinaison, la visière, les lunettes… »

Le 18 mars dernier, le DHoracio Arruda, de la Direction de santé publique, a envoyé des directives aux patrons des services funéraires et aux titulaires de permis de thanatopraxie.

Ces derniers devront attendre l’autorisation et les directives des bureaux de la Santé publique de leur région « avant de procéder à la mise en charge et au transport » d’une personne morte du coronavirus.

« Les dépouilles qui seront inhumées (cimetière ou crémation) devront être déposées dans des cercueils de manière à […] permettre la manipulation sécuritaire du cadavre. »

« Lorsque la personne décédée était porteuse de la COVID-19, il ne sera pas permis de pratiquer la thanatopraxie ou d’embaumement. »

— Extrait de la directive de la Santé publique

En d’autres mots, les corps ne pourront pas être exposés.

À la Maison Darche, les employés ont déjà procédé au service funéraire d’une personne morte de l’Ebola. Un protocole de sécurité similaire à celui qui est de mise pour la COVID-19 — et d’autres maladies infectieuses graves comme le choléra — a été respecté comme le prévoit la Loi sur les activités funéraires.

Et les thanatologues ?

Angila Lim est thanatologue à la résidence funéraire JJ Cardinal, située à Lachine et à Dorval. Elle se désole d’être limitée dans ses fonctions. Pas en laboratoire, mais dans tout l’aspect humain de son métier.

« Le thanatologue a deux mandats, expose-t-elle. Le premier est de maintenir la santé publique. Le second est d’accompagner les familles et de coordonner les évènements afin de les soutenir dans leur deuil. En temps normal, les deux mandats sont en équilibre, mais en ce moment, le premier prend énormément de place. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’entrée du cimetière Notre-Dame-des-Neiges

« C’est très étrange de reporter une cérémonie ou des funérailles à une date ultérieure inconnue, souligne-t-elle. Le thanatologue veille à aider au deuil, à conseiller et à accompagner une famille dans un rituel lui permettant d’adoucir sa douleur. » 

Il est plus difficile d’épauler les gens surtout s’ils doivent mettre leur deuil sur pause.

Angila Lim, thanatologue

Angila Lim s’en fait pour les familles de ceux qui mourront en pleine crise du coronavirus, mais aussi pour ses collègues thanatologues italiens qui multiplient les crémations. « Ces derniers auront besoin de soutien psychologique, fait-elle valoir. Les thanatologues resteront toujours les derniers intervenants de la première ligne. Nous sommes dans l’ombre. »

Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges demeure ouvert

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges

Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges demeure ouvert, assure Jean-Charles Boily, directeur général de la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Montréal. « Nous gérons le plus grand cimetière au Canada. Nous accueillons chaque année 4000 défunts », rappelle-t-il.

« Nous maintenons nos services de crémation et de mise en terre », ajoute-t-il avec soulagement. Mais seuls les membres de la famille immédiate peuvent se recueillir — à distance — dans le cimetière. La chapelle et les mausolées sont fermés. « On dit aux gens : complétez votre deuil avec la mise en terre et nous ferons une cérémonie plus tard, explique M. Boily. Nous voulons faire en sorte que nos familles endeuillées peuvent compléter leur deuil dans les meilleures conditions possible en respectant les directives gouvernementales de santé publique qui changent au jour le jour. » 

La question est délicate, mais avec les morts à venir causées par la COVID-19, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges est-il prêt à accueillir plus de défunts qu’à l’habitude ? « Je ne peux pas me prononcer là-dessus… Ce qui compte présentement est de s’occuper des familles qui viennent à nous et qui ont besoin de nos services. »