L’écoanxiété est un terme à la mode. Ce mot, qui n’existait pas il y a 10 ans, est aujourd’hui utilisé pour désigner les inquiétudes devant les changements climatiques. À tort ou à raison ? L’écoanxiété est-elle plus qu’une simple préoccupation ?

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Montée des eaux, fonte des glaciers, augmentation des catastrophes naturelles, baisse de la biodiversité… Devant les conséquences de plus en plus évidentes des changements climatiques, les réactions sont diverses : indifférence, inquiétude, impuissance, optimisme, stress, voire détresse psychologique. À quel degré d’inquiétude peut-on se qualifier d’écoanxieux ?

On parle d’anxiété à la base parce qu’on parle d’une menace à nos sentiments existentiels. [L’écoanxiété], ce n’est pas très technique comme terme.

Joe Flanders, psychologue et fondateur et directeur de la clinique Mindspace et professeur à l’Université McGill

Sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels, les témoignages de personnes disant souffrir d’écoanxiété sont nombreux. Plusieurs parlent de la détresse qu’ils ressentent lorsqu’ils songent à l’avenir de la planète.

Encore trop récente pour être considérée comme un diagnostic clinique, l’écoanxiété ne fait pas partie des troubles répertoriés dans le DSM-5, la plus récente mouture du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, qui date de 2013. Dans son rapport Mental Health and our Changing Climate : Impacts, Implications, and Guidance, publié en 2017, où elle reconnaît l’impact des changements climatiques sur la santé mentale, l’Association américaine de psychiatrie définit l’écoanxiété comme « une peur chronique du désastre environnemental ». Une définition qui n’évacue pas entièrement le flou qui entoure ce terme utilisé dans plusieurs études scientifiques.

« On peut être très conscient des changements climatiques et poser des actions concrètes, mais ne pas être écoanxieux, explique Catherine Raymond, doctorante en neurosciences et chercheuse au Centre d’études sur le stress humain de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. « Pour l’instant, c’est difficile à démêler puisqu’il ne s’agit pas d’un terme qui est clinique. Techniquement, on pourrait l’utiliser un peu comme un terme fourre-tout. »

Il n’existe pas non plus d’échelle permettant aux cliniciens d’évaluer l’écoanxiété, comme c’est le cas pour la dépression, l’anxiété et le stress. Selon Christina Popescu, doctorante en psychologie sociale et assistante de recherche à l’Université du Québec à Montréal, une échelle aurait été conçue et serait en train d’être validée par des pairs. « Cela permettra de départager ceux qui souffrent vraiment d’écoanxiété des autres qui se disent préoccupés, mais qui ne sont pas tant affectés dans leur vie au quotidien », dit celle qui mène actuellement une étude sur l’écoanxiété dans le cadre de sa thèse de doctorat.

Pour l’instant, les spécialistes s’entendent pour dire que, prise au sens strict, l’écoanxiété présente des symptômes proches de ceux du trouble d’anxiété généralisée : changements d’humeur, sommeil troublé, irritabilité, difficulté à se concentrer sur une tâche.

Quand on parle d’anxiété, il y a une détresse psychologique qui est ressentie. Il faut aussi qu’il y ait une des sphères de notre vie qui sont affectées, que ce soit la sphère personnelle, professionnelle, sociale.

Catherine Raymond, doctorante en neurosciences et chercheuse au Centre d’études sur le stress humain de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal

Les psychologues recommandent aux personnes souffrant d’écoanxiété de passer à l’action, de faire des gestes pour sentir qu’elles ont une sorte d’emprise sur le cours des événements. Car, pour plusieurs, le sentiment d’impuissance est bien présent. « Dans le cadre de conférences que j’ai données dans des cégeps, j’ai rencontré des jeunes qui sont vraiment écoanxieux et qui disent : “À quoi bon continuer mes études, à quoi bon continuer de faire ce que je fais, parce que d’ici 50 ans, ou même moins, les choses vont être complètement différentes ?”, raconte Christina Popescu. Pour moi, ce sont des symptômes d’écoanxiété. Tout comme ne pas vouloir avoir d’enfant parce qu’on n’entrevoit pas l’espoir que ça va s’améliorer dans l’avenir. »

Vous commencez à y voir plus clair ? Introduisons maintenant le concept de trait de personnalité anxieux, une caractéristique qui n’est pas clinique, mais qui, selon Catherine Raymond, toucherait 20 % de la population. Ces gens présentent une vigilance supérieure à la moyenne dans la détection des stresseurs. « Il y a fort à parier que c’est un peu la même chose pour l’écoanxiété, c’est-à-dire qu’il y a probablement une anxiété qui est clinique, des gens qui ont une réelle détresse psychologique et qui bénéficieraient de suivre un traitement psychologique comme une thérapie cognitive comportementale ou même couplé à de la médication dans certains cas, tandis que pour certaines personnes, c’est plus un trouble de personnalité », avance Mme Raymond.

Médicaliser l’écoanxiété ?

Bien que la médicalisation de l’écoanxiété soit souhaitée par certains psychologues, elle comporte aussi ses détracteurs. Certains arguent qu’un diagnostic clinique détournerait l’attention de la cause première de l’écoanxiété (les changements climatiques) en mettant trop l’accent sur l’individu, et d’autres y voient une occasion pour les psychologues de faire de l’argent en surfant sur la vague. « C’est un bon argument et c’est important de le garder en tête, croit le Dr Joe Flanders, aussi professeur à l’Université McGill. En même temps, ce qui est important, c’est de pouvoir nommer, d’avoir un vocabulaire pour des gens qui souffrent de quelque chose d’important. Ça donne une piste de conversation et de support. »

Le psychologue dit observer de plus en plus d’écoanxiété chez sa clientèle. Sa clinique a même créé un groupe de soutien en janvier dernier pour les personnes qui en sont atteintes. Il croit cependant que les médias surestiment à quel point les gens cherchent de l’aide pour traiter leur mal-être environnemental.

Il constate que souvent, les clients qui le consultent pour de l’écoanxiété souffrent également d’autres formes d’anxiété ou d’un trouble d’anxiété généralisée. « Il semblerait qu’il faut avoir cette vulnérabilité-là à souffrir d’anxiété pour être affecté par l’écoanxiété », confirme Catherine Raymond.

Dans le cadre de son étude, Christina Popescu souhaite notamment étudier les facteurs de risque et de protection liés à l’écoanxiété. Celle qui se qualifie elle-même d’écoanxieuse souligne qu’à la différence de l’anxiété généralisée, l’écoanxiété prend sa source dans une menace réelle, bien que parfois amplifiée.

Les enfants vulnérables

En raison de la physiologie de leur cerveau, les enfants sont particulièrement vulnérables à l’anxiété et, peut-on supposer, à l’écoanxiété. « Quand un adulte est exposé à un stresseur, il y a une région du cerveau qui dit : “Heille ! Calme-toi le pompon !” et qui nous aide à revenir à la normale plus rapidement, souligne Catherine Raymond. Chez les enfants, cette région, qu’on appelle le cortex préfrontal, n’est pas encore développée. » Ainsi, le cerveau d’un enfant exposé à des images fortes liées au réchauffement climatique ou à un discours alarmant de Greta Thunberg peut déclencher une forte réponse de stress.

L’intention derrière la diffusion de ces images et de ces informations n’est souvent pas de faire du tort. On veut mobiliser les gens, faire en sorte qu’ils posent des actions. Mais en voulant mobiliser la population, on peut créer de l’anxiété chez les personnes vulnérables.

Catherine Raymond, doctorante en neurosciences et chercheuse au Centre d’études sur le stress humain de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal

Parce qu’ils sont souvent intéressés par les sujets liés à l’environnement, les écoanxieux peuvent parfois se retrouver coincés dans la spirale algorithmique des réseaux sociaux. S’en éloigner en temps de crise ou se désabonner de pages ou de groupes qui relaient ces informations peut aussi aider à gérer son stress, suggère Catherine Raymond.

Avant de céder à la panique, les psychologues conseillent également aux personnes écoanxieuses de rechercher les faits. Les changements climatiques sont-ils responsables de l’état famélique de cet ours polaire dont les images sont devenues virales en 2017 ? Peut-être pas.

> (Re)lisez « Images d’un ours polaire affamé : National Geographic fait son mea-culpa »