Carla Beauvais est cofondatrice et directrice générale du Gala Dynastie, qui met en lumière les personnalités des communautés noires québécoises et dont la quatrième édition aura lieu le 1er mars. Elle est aussi coordonnatrice de la Table ronde du Mois de l’histoire des Noirs, entrepreneure, militante et chroniqueuse au journal Métro.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi :  J’ai animé il y a quelques années une discussion où des intervenants, tous des Noirs, se demandaient si un évènement comme le Mois de l’histoire des Noirs pouvait avoir un rayonnement à l’extérieur de la communauté. Ils craignaient de ne se parler qu’entre eux…

Carla Beauvais :  Je pense que les gens ne veulent pas se présenter en victimes, parler du passé et de ce qu’on a vécu. Mais le Mois de l’histoire des Noirs, ce n’est pas ça ! Ce n’est pas un évènement pour les Noirs par les Noirs. On parle d’histoire, de culture, de partage. Il y a de l’éducation, de l’ouverture sur le monde. Ce n’est pas se ghettoïser du tout ! Dans certaines activités auxquelles j’ai participé, les Noirs sont minoritaires.

M.C. :  Il ne faut pas réduire l’évènement à un cliché…

C.B. :  On veut souvent réduire l’histoire des Noirs à l’esclavage et à la ségrégation. Il y a tellement autre chose. J’ai beaucoup de demandes d’entrevues pour le Mois de l’histoire des Noirs et je ne les accepte pas parce que je n’ai pas envie de répondre à la question “pourquoi un Mois de l’histoire des Noirs ?” Ça fait 10 ans que je suis à la Table ronde. Ça fait 10 ans qu’on ressasse les mêmes choses. Maintenant, je suis plus dans l’action. Je suis moins dans la dénonciation. Je l’ai fait pendant longtemps. Je préfère chercher des solutions.

M.C. :  Les mêmes questions se posent pour le gala Dynastie. Il y a évidemment une mise en valeur des gens des communautés noires. Mais il y en a aussi qui trouvent qu’il y a un risque de ghettoïsation. « Est-ce qu’on fait un gala pour nous, entre nous ? »

C.B. :  C’est vraiment une drôle de question. J’y ai beaucoup réfléchi. Pourquoi on voit comme de la ghettoïsation le fait de voir des gens se célébrer entre eux ? Que quelqu’un me dise qu’on est en train de se ghettoïser, ça en dit plus sur la personne qui perçoit ça que sur le gala lui-même.

M.C. :  Ce sont des Noirs qui me disent ça…

C.B. :  Ça dit quelque chose de leur propre identité. À partir de combien de Noirs réunis on a un ghetto ? Le terme ghetto est péjoratif. Pourquoi on l’associe à la communauté noire ?

M.C. :  On ne dirait pas ça d’un rassemblement d’Asiatiques, par exemple…

C.B. :  Jamais ! C’est très porteur et ça en dit beaucoup sur la situation que l’on vit encore aujourd’hui. Avant toute chose, le gala récompense des Québécois. La plupart des finalistes sont nés ici. Est-ce qu’on peut dire qu’on ghettoïse des gens alors que l’on célèbre le talent québécois ? Le gala n’existerait pas si certains faisaient leur travail. On n’a pas la prétention de dire qu’on représente la musique ou le cinéma québécois. Par contre, dans ces différents galas, on voit qu’il y a des gens qui ne sont pas représentés. On veut être complémentaires à ce qui se fait déjà, mais où, malheureusement, les gens de la communauté noire sont peu reconnus. Un gars comme Kaytranada, on ne le voit jamais dans les galas ici…

M.C. :  Alors que son succès est mondial !

C.B. :  Exactement. Il ne faut pas minimiser l’importance de la reconnaissance. Le problème, c’est que la plupart de ces gens-là n’ont pas de reconnaissance. Ça fait 10, 15 ou 20 ans que tu travailles et il n’y a jamais personne qui t’a dit que c’est bon ce que tu fais. On peut décider d’attendre que le milieu se réveille et que les portes s’ouvrent, ou on peut faire quelque chose en parallèle, qui va permettre plus de visibilité à des gens très talentueux. Cette année, les grands patrons de Radio-Canada, de Québecor et de La Presse vont être là. C’est un premier pas. Après quatre ans, on commence à s’intéresser à ce qu’on fait.

M.C. :  Quand on voit les finalistes dans les catégories médias, on se rend compte que c’est souvent les mêmes. Ça nous dit à quel point l’évolution est lente.

C.B. :  Il y a encore un long chemin à faire. C’est lourd de sens. Maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

M.C. :  D’un autre côté, je constate qu’il y a une prise de conscience collective du manque de diversité, notamment dans les médias. On a mis de l’avant différentes initiatives. À La Presse par exemple, il y a des bourses de la diversité depuis quelques années. À Radio-Canada, il y a des efforts faits pour qu’il y ait plus de diversité à l’écran. Il y a 10 ans, personne ne semblait se préoccuper de ça. Ça bouge un peu quand même, non ?

C.B. :  Il y a deux façons de voir les choses. À l’écran, c’est une chose. Mais le plus important, c’est d’avoir des gens de la diversité dans des postes décisionnels. Elle est là, la bataille. Ça ne va pas changer tant qu’on ne se retrouvera pas dans les postes décisionnels. Des quotas pour des quotas, pour calmer le jeu, ce n’est pas ça qui va faire la différence. Il faut que les diffuseurs aient une réelle volonté de faire partie de la solution et pas seulement être là pour les quotas.

M.C. :  Ils tentent de se donner bonne conscience à ton avis ? C’est cosmétique ?

C.B. :  Ils le font parce qu’il y a de la pression et qu’ils ont des comptes à rendre. À Radio-Canada, les programmes de discrimination positive existent depuis longtemps. Il y a 20 ans, quand j’ai commencé, ça existait déjà. Il y a des cases à remplir, mais il n’y a pas nécessairement de suivi. Quand il y aura des gens dans des postes de décision, qui vont pouvoir réfléchir à comment les choses devraient être faites, on va voir la différence. On n’est pas là, à la table de décision. La diversité à l’écran, c’est important, mais la diversité derrière l’écran, dans les conseils d’administration, par exemple, c’est le principal cheval de bataille. Ça ne semble pas encore assez important, notamment d’un point de vue économique, pour les organes médiatiques.

M.C. :  Les gens de la diversité sont considérés comme une quantité négligeable ?

C.B. :  Exactement. Quand les médias vont constater qu’il y a des parts de marché à aller chercher, les choses vont changer. Il faut s’organiser pour créer nos propres plateformes et qu’elles deviennent assez fortes pour devenir incontournables dans le marché. Il faut sortir des réseaux qu’on connaît déjà.

M.C. :  Que réponds-tu à ceux qui prétendent que s’il y avait un Mois de l’histoire des Blancs, on dirait que c’est raciste ?

C.B. : C’est que de la provocation ! Je n’ai pas envie de tomber dans ce panneau-là. Ceux qui disent ça connaissent les dynamiques de pouvoir, ils ne peuvent pas les ignorer. Dire ça, c’est faire de la négation de l’histoire. Vous n’avez pas besoin d’un Mois de l’histoire des Blancs !

M.C. :  Ceux qui disent ça refusent et réfutent la notion de privilège blanc. Ils ne l’acceptent pas. Même lorsqu’on les met devant des preuves, des faits avérés, des exemples concrets sur le taux de chômage des Noirs, les difficultés à trouver du logement, le profilage racial. Ils refusent de l’entendre.

C.B. :  Ça ne sert à rien d’argumenter avec ces gens-là. C’est une perte de temps. Dire que les Blancs n’ont pas besoin d’un mois pour souligner leur histoire, ça ne veut pas dire que les Blancs n’ont pas de problèmes. Le Mois de l’histoire des Noirs n’existe pas contre les Blancs ! On a envie d’exister, tout simplement, et d’être fiers de ce qu’on est. Un jeune Blanc qui a un diplôme du secondaire a plus de chances de décrocher un emploi qu’un jeune Noir diplômé universitaire. Ce sont des faits. On peut fermer les yeux et dire que ça n’existe pas, mais ça existe. Parfois, la discussion est inutile. Face à ce constat, pour moi, il reste l’action.