Bien qu’on les retrouve souvent à l’avant-plan de la mobilisation environnementale, les jeunes n’en détiennent pas le monopole. Plusieurs membres des générations qui les ont précédés partagent leurs inquiétudes et leur volonté d’action. Si les jeunes ont Greta Thunberg, les aînés, eux, ont Jane Fonda. Portrait d’aînés engagés.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

« Nous faisons face à une crise qui pourrait déterminer si nos enfants et nos petits-enfants auront un avenir. » Le 1er novembre dernier, l’actrice américaine Jane Fonda a été arrêtée pour la quatrième fois en un mois à Washington alors qu’elle protestait contre l’immobilisme des gouvernements face aux changements climatiques. Inspirée par la jeune militante suédoise Greta Thunberg, la militante de 82 ans est devenue une icône de l’engagement des plus vieilles générations dans la cause climatique.

Ailleurs dans le monde, des groupes d’aînés adhèrent aussi au mouvement : les Aînés pour la protection du climat, en Suisse, l’Alliance internationale des grands-parents pour le climat et les Raging Grannies (Mémés déchaînées), présentes dans plusieurs pays dont le Canada et, depuis quelques mois, Les mémés pour le climat, dans la région de Lanaudière, au Québec.

Inspirées par Jane Fonda, les Mémés ont même mené leur première action de désobéissance civile le 29 novembre dernier, lors du Vendredi fou… aux Galeries Joliette ! Elles ont été une dizaine à chanter à tue-tête des chansons dénonçant la surconsommation qu’elles avaient préparées sur des airs de chansons connues. « On voulait faire un coup d’éclat pour allumer les consciences, raconte Éliane Massé, l’une des quatre fondatrices du groupe, avec Christiane Robidoux, Céline Poissant et Louise Leduc, toutes retraitées. Les autorités du centre commercial ont réagi très rapidement pour nous demander d’arrêter, mais on a continué encore un bout en disant : “On chante, on ne fait pas de mal.” Ils ont fait appel à un policier de la SQ pour nous mettre de la pression. On a plutôt rigolé. Même lui avait l’air de trouver ça drôle. »

PHOTO FOURNIE PAR LES MÉMÉS POUR LE CLIMAT

Les mémés pour le climat ont marché dans les rues de Joliette le 27 septembre dernier dans le cadre de la grève mondiale pour le climat.

Nées l’été dernier du désir d’appuyer les jeunes dans leurs revendications, Les mémés pour le climat comptent aujourd’hui près de 200 membres sur Facebook (dont quelques pépés).

Lorsqu’on leur rappelle que certains jeunes reprochent à leur génération de leur avoir laissé une planète en mauvais état et de ne s’être guère souciée de l’impact de ses actions sur l’environnement, Les mémés rigolent. « On n’est pas d’accord ! », lance Christiane Robidoux.

Ça revient à dire, les vieux sont tous comme ça, les jeunes sont tous comme ça. On ne veut pas aller dans ces évaluations en bloc.

Éliane Massé, du groupe Les mémés pour le climat

« Mais on est responsables, c’est sûr, de ne pas avoir eu ce niveau de conscience là suffisamment éveillé », concède-t-elle.

Pourtant, il y a 40 ans, même si l’information sur les changements climatiques était moins abondante et moins accessible qu’aujourd’hui, elle existait, rappelle Céline Poissant. « Je trouve que ma génération, ça a pris du temps avant qu’elle se réveille », affirme Céline Poissant, qui a manifesté à l’époque pour que le vélo soit considéré comme moyen de transport à Montréal. « Ça a pris des événements, des catastrophes carrément pour dire : peut-être qu’on aurait dû faire quelque chose avant. Je considère que les jeunes n’ont pas tout à fait tort de dire que ce sont les gens de notre génération. Mais ce n’est pas tout le monde : ce sont les gouvernants, le capitalisme. »

Prochainement, Les mémés pour le climat enverront une lettre au premier ministre du Québec, François Legault, pour réclamer « une vraie loi sur la lutte contre les changements climatiques, avec de vraies cibles ». Présentes à la manifestation qui s’est tenue à Joliette le 27 septembre dernier dans le cadre de la Grève mondiale pour le climat, elles comptent également participer aux rassemblements qui se tiendront en 2020.

L’art pour interpeller

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

L’artiste Luc Sauvé dans son atelier de Longueuil

Luc Sauvé, artiste visuel et enseignant en arts retraité, utilise pour sa part l’image pour sensibiliser, voire secouer les gens et entamer chez eux une réflexion sur l’environnement. 

Après avoir réalisé en 2013 une exposition baptisée Les toits verts, dans laquelle il s’interrogeait sur l’usage répandu des bardeaux d’asphalte en Amérique du Nord, il est en train de mettre la touche finale à une exposition future ayant pour thème L’humain au cœur du réchauffement climatique. À partir de photographies traitées à l’ordinateur, puis imprimées et collées sur la toile, il a réalisé 17 tableaux qui montrent les interactions de l’humain avec les changements climatiques. 

Ici, dans un tableau inspiré par les incendies en Australie, des piétons déambulent rue Saint-Denis, à Montréal, sous un ciel orangé. Là, une jeune fille saute au-dessus d’une carte du monde dessinée par le pétrole qui s’égoutte d’une bouée de sauvetage d’un bateau de croisière.

IMAGE FOURNIE PAR LUC SAUVÉ

Bienvenue à bord, de Luc Sauvé

Luc Sauvé a été particulièrement interpellé par le discours qu’a prononcé Greta Thunberg à l’ONU en septembre dernier. Bien que plusieurs de ses tableaux soient alarmistes, il se dit optimiste quant à l’avenir de la planète. « On parle de plus en plus de collecte sélective, d’efficacité énergétique, de gestion des problèmes environnementaux, des problèmes que ça entraîne et, en même temps, comment s’y préparer, expose-t-il. On est capable d’identifier les sources de pollution. Je crois qu’on est capable d’avoir des solutions. Les gouvernements doivent agir, et je pense que toute la population est d’accord avec ça. »

Les mémés pour le climat partagent cet optimisme. Même si les enjeux sont graves, elles se sont donné comme mot d’ordre de les aborder avec une certaine légèreté. « Nous sommes un peu comme La Bolduc qui chantait : “ça va venir, ça va venir, décourageons-nous pas !” », lance Christiane Robidoux, qui attribue leur optimisme à leur « mémétude » et au recul que l’âge leur permet d’avoir.

Or, dire que tous les aînés voient l’avenir avec optimisme serait encore une fois tomber dans le piège de la généralisation. Normand Painchaud, un Montréalais de 83 ans qui est arrière-grand-père, a de la difficulté à entrevoir pour sa descendance un avenir qui ne sera pas marqué par les conséquences des changements climatiques. Très informé, il peut vous entretenir pendant des heures de l’ouverture du passage du Nord-Ouest, des dernières mesures de gaz à effet de serre et du fonctionnement du courant-jet.

« Comment l’humanité va subsister là-dedans ? s’interroge-t-il. À l’âge que j’ai, je ne verrai pas ça. Ce n’est pas moi que ça va atteindre, mais mes enfants en verront peut-être les effets. Les extrêmes reviennent. La semaine passée, il a fait 18 °C en Antarctique. […] C’est du jamais-vu. Je trouve ça vraiment épeurant pour le futur, même pour l’humanité au fond. »

Sa préoccupation pour les questions environnementales remonte aux années 60. Habitant à Drummondville, il avait milité à l’époque contre un projet de fluoration de l’eau potable. Aujourd’hui, il s’inquiète de la surconsommation qu’il observe autour de lui.

« Les jeunes veulent consommer tout comme leurs parents consomment », observe Denise Proulx, journaliste, sociologue de l’environnement et chargée de cours à l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « On ne peut pas dire que les uns sont meilleurs que les autres. Les stationnements de cégeps sont remplis. La société ne fournit pas actuellement les moyens pour qu’on change nos modes de vie. »

Selon elle, il y aura toujours des gens, dans toutes les générations, qui seront plus sensibles aux questions environnementales de par leur éducation et leur sensibilité. « Oui, les milléniaux sont plus sensibilisés parce que, depuis qu’ils sont tout-petits, on leur parle d’environnement, remarque-t-elle. Quand les baby-boomers avaient 15 ans, on leur parlait de souveraineté. »