« Pourquoi pas ! » C’est ce que notre journaliste et son mari se sont dit lorsque celui-ci s’est vu offrir un poste à Francfort pour deux ans. Ce serait une belle occasion de faire découvrir l’Europe à leurs enfants de 7 et presque 9 ans, non ? Au cours des prochaines semaines, elle nous fera part de cette expérience exaltante, mais parfois déstabilisante. Récit.

Olivia Lévy Olivia Lévy
La Presse

S’il y a bien une chose qui fait rêver, c’est cette particularité allemande de pouvoir rouler à une vitesse illimitée sur certains tronçons des Autobahn (autoroutes).

Oui, on a roulé la pédale à fond à 160, 170 km/h en toute légalité. Il faut bien s’intégrer ! « Alors ? C’est comment ? », me demandent mes amis. 

Lorsqu’on atteint 160 km/h et qu’on se fait dépasser par une fusée qui fonce à plus de 220 à l’heure, parfois plus, on se dit que c’est vraiment de la folie. À cette vitesse, on a le cœur qui palpite. En même temps, pour se faire des petits week-ends aux quatre coins de l’Allemagne, on est vite arrivés. Malgré tout, il y a quand même beaucoup d’embouteillages dans ce pays qui compte plus de 83 millions d’habitants.

On se demande pourquoi les Allemands tiennent tant à cette spécificité unique en Europe. Près de 70 % des autoroutes du pays n’ont aucune limite de vitesse. Dans les faits, avec les nombreux travaux sur les autoroutes, c’est plutôt 50 %. La vitesse illimitée est permise seulement sur certains tronçons, hors agglomérations. Il faut faire très attention, car d’un seul coup, un panneau indique une limite de 100 km/h. Les coups de frein sont très fréquents.

Cette question de la vitesse illimitée est un débat d’actualité en Allemagne. En janvier, le gouvernement a refusé de légiférer malgré un rapport qui recommande de limiter la vitesse à 130 km/h, vitesse qui est d’ailleurs conseillée sur les panneaux. Les arguments sont nombreux : la sécurité routière, mais aussi la question environnementale, car lorsqu’on roule à 130 plutôt qu’à 200, on émet de 20 à 30 % de gaz à effet de serre de moins.

Les Allemands sont très divisés sur la question. Selon le plus récent sondage paru dans le populaire quotidien Bild, 52 % d’entre eux seraient favorables à une limitation de la vitesse, mais le sujet reste très délicat dans ce pays où cette spécificité est une fierté.

J’ai posé la question dans un café de Francfort. Il fallait voir la tête des gens ! Une journaliste de Montréal s’intéresse à ce sujet ? « Ça fait partie de nous, on sait que nous sommes les seuls en Europe et que ce n’est pas écologique, mais c’est plus fort que nous », me répond un homme de 50 ans. « Quel plaisir de rouler à 220 km/h ! On devrait limiter à 160, ce serait un bon compromis », ajoute un jeune pilote d’avion.

« Il faut limiter à 130, tout le monde le sait. Ça devrait se faire bientôt, mais le lobby de l’industrie automobile est tellement puissant qu’il arrive encore à convaincre les politiciens. Ça n’a pas de sens, tout ça pour vendre plus de voitures ? », s’interroge Elmar Kades, expert allemand de l’industrie automobile, chez AlixPartners. « Nous sommes les seuls à rouler à 200 km/h. C’est une erreur. Il n’y a aucune raison logique de continuer, mais ça touche à nos émotions profondes. »

J’ai demandé à mon opticien ce qu’il en pensait, car à 160 km/h sur l’Autobahn, j’ai réalisé que ma vue avait baissé. « Pourquoi acheter une Porsche si on roule à 130 ? dit-il en riant. Quand j’avais 25 ou 30 ans, j’aimais cette incroyable sensation de rouler à 200 à l’heure, mais maintenant que je suis père de famille, il faut que ça change », pense ce Suisse allemand de 60 ans. « Et vous, voici votre nouvelle prescription pour une vue parfaite ! Allez, circulez ! »

L’Église protestante d’Allemagne centrale (EKM) a même lancé une pétition en ligne qui demande la limitation de la vitesse à 130 km/h. « Toutes les études démontrent qu’il y a moins d’accidents et que les émissions de dioxyde de carbone seront réduites de 1 à 2 millions de tonnes. En plus, les personnes âgées ne veulent plus prendre l’autoroute sinon », m’écrit par courriel, en allemand, leur porte-parole Ralf-Uwe Beck.

En Allemagne, l’automobile est sacrée. C’est un symbole de réussite et d’excellence. On l’observe dans les rues ; on voit bien que les Allemands sont extrêmement fiers de conduire une BMW, une Porsche ou une Mercedes. Ils sont aux petits soins avec leur voiture, toujours impeccable.

Il y a 47 millions de voitures immatriculées dans le pays. « Chaque année, il y a plus de 4 millions de véhicules vendus au pays, mais on est arrivé à un point de saturation, c’est près de 600 voitures pour 1000 habitants, c’est trop », souligne Elmar Kades, spécialiste de l’industrie automobile, qui estime que l’Allemagne doit s’adapter.