Dans Le chrome et le noir, Jean-Marc Beausoleil explore l’univers des graffeurs montréalais. Leur signature, leurs codes, leurs règles non écrites… L’auteur, qui est également professeur de français au collégial, nous offre des clés pour mieux comprendre ce qui se cache derrière les tags qui couvrent les murs de la ville. Un périple captivant au cœur de la nuit.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

C’est en se baladant à vélo dans Villeray avec son fils que Jean-Marc Beausoleil a eu l’idée d’en apprendre un peu plus sur les graffeurs. L’écrivain en lui s’est dit qu’il y avait sûrement un récit caché derrière les signatures qui couvraient les murs des ruelles de son quartier. « Des gens qui sortent la nuit, le côté clandestin, la discipline et l’indiscipline. Je trouvais ça romanesque », explique-t-il.

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Le chrome et le noir – Lecture critique et amoureuse du graffiti montréalais, Jean-Marc Beausoleil, Somme toute, 144 pages.

Son instinct ne l’a pas trompé. Il a découvert un monde peuplé de personnages fascinants qui, malgré le caractère souvent illégal de leur art, lui ont finalement fait confiance.

« J’ai commencé par aller au café Graffiti, puis j’ai rencontré des gens au festival Under Pressure, raconte l’auteur en entrevue. Avec mes cheveux courts, mes lunettes et mon calepin, on m’a demandé si j’étais une police [rires]. Mais je revenais, je posais des questions et, à la longue, je pense que les tagueurs ont vu que je les écoutais vraiment. Ils avaient envie de parler, alors je me suis lancé dans l’aventure. »

Le désir de se distinguer

L’univers des graffeurs – qu’on appelle aussi « writers » – est mystérieux. La nuit, alors que la majorité d’entre nous allons nous coucher, ces ninjas nocturnes – en majorité des gars, les filles sont encore peu nombreuses – s’emparent de leur bombe d’aérosol à la recherche d’un mur vierge à « frapper » ou à « signer ». À noter que lorsqu’on parle de graffitis, on ne parle pas d’œuvres murales, mais bien de ces immenses signatures formées de lettres géantes. 

C’est cette identité visuelle qui a d’abord piqué la curiosité de Jean-Marc Beausoleil.

« Tous les graffeurs que j’ai rencontrés m’ont parlé de “leurs” lettres, explique-t-il. C’est vraiment important pour eux. Ils me disaient : “J’avais tel pseudonyme, mais j’avais de la misère à dessiner la lettre K ou A, alors j’ai changé de pseudonyme…” Ils s’appliquent et répètent les mêmes lettres des centaines de fois. Le prof de français en moi a été intéressé par cet aspect du graffiti. 

« Il y a des traditions ancestrales dans les communautés juives et asiatiques, par exemple, où le travail sur la calligraphie est vu comme un travail sur soi. Cela exige de la discipline. Les samouraïs disaient : “Quand la plume est droite, l’esprit est droit”. Il y a des parallèles à faire avec la littérature. Dans les deux cas, on imite des modèles et on cherche à les dépasser. J’utilise donc ce parallèle entre le graffiti et la littérature en classe, avec mes étudiants. C’est rare que la rue et l’école se rencontrent. »

Le graffiti politique

Pour certains, les graffitis peints sur les murs de la ville se résument à une saleté qu’il faut effacer, à un acte de vandalisme, voire à un affront. Dans Le chrome et le noir, Jean-Marc Beausoleil redonne aux tags leurs lettres de noblesse et replace cette intervention artistique dans un contexte sociopolitique. 

Il y a une volonté de marquer la ville chez les tagueurs. Un désir, entre autres, de s’affirmer face aux noms géants des publicitaires qui occupent notre espace visuel.

Jean-Marc Beausoleil

« Les graffeurs souhaitent sortir de l’anonymat et crier : “Moi aussi, j’existe dans cet espace public”. » Certains vont jusqu’à remettre en question le droit à la propriété. « À qui appartient l’immeuble devant moi ? À la grosse corporation dont le siège social est à Toronto ? Ou aux gens qui vivent dans la rue et passent à côté tous les jours ? Il y a une question presque philosophique là-dedans », note M. Beausoleil.

Malgré leur côté rebelle, ces artistes de l’ombre qui travaillent souvent en équipe et qui délimitent leur territoire ont un code d’éthique. « Ils ne touchent pas aux écoles et aux églises, affirme l’auteur. De toute manière, ils savent qu’ils se mettent beaucoup plus à risque s’ils le font. Il y a aussi une règle non écrite qui dit qu’un tagueur ne “frappe” pas quelque chose de plus beau que ce qu’il est capable de faire. Mais ce n’est pas tout le monde qui respecte cela. »

Récupérer le graffiti

Les puristes diront qu’avec le temps, le graffiti est presque devenu « mainstream ». Aujourd’hui, les toiles de Basquiat se vendent à plusieurs millions de dollars et les tags ont été récupérés par l’industrie de la mode, de la déco et même du tourisme. Qu’en pensent les principaux intéressés ?

« C’est certain que tu ne peux pas être punk et participer à un atelier d’art urbain financé par une banque dans un festival subventionné, souligne Jean-Marc Beausoleil. Alors oui, ça crée parfois des tensions et des conflits chez les purs et durs. Mais il y a plusieurs tagueurs qui acceptent des contrats commerciaux et qui aimeraient gagner leur vie avec ça. Il y a de tout dans ce milieu. »

L’émergence des réseaux sociaux a également bouleversé le monde du graffiti. Instagram, entre autres, a contribué à créer une communauté internationale de graffeurs. « Aujourd’hui, ils se connaissent d’un pays à l’autre, confirme Beausoleil. Avant, si tu faisais un tag, les gens devaient le voir pour qu’il existe. Aujourd’hui, tu peux le photographier et récolter 2000 j’aime sur Instagram. Certains graffeurs sont devenus connus à l’étranger, ils sont invités en tournée dans d’autres pays. Les puristes diront qu’une photo, ça ne fonctionne pas, que tu peux avoir peint ce tag dans ta cour et l’avoir photographié. Mais ça reste qu’Instagram a changé la donne. »

Le chrome et le noir – Lecture critique et amoureuse du graffiti montréalais, Jean-Marc Beausoleil, Somme toute, 144 pages