Rosanna Castro a émigré d’Uruguay en 2011. Elle est arrivée à Montréal avec ses deux enfants et son petit chien. Sans parler français.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Quand elle a vu des DVD de la série Unité 9 à la bibliothèque, elle a eu un choc. Sur le boîtier, Guylaine Tremblay lui rappelait sa mère, morte depuis longtemps. Grâce au visionnement de cette série, Rosanna Castro a amélioré sa connaissance de la langue et de la culture québécoise — en plus de se rattacher au souvenir de sa mère, bienvenu au cours de cette adaptation difficile.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Rosanna Castro a appris le français en regardant Unité 9 et d’autres séries québécoises comme 19-2 et 30 vies.

Au début, la seule chose qui m’intéressait, c’était de voir Marie Lamontagne [le personnage de Guylaine Tremblay dans Unité 9]. Je pleurais tout le temps, parce que je voyais ma mère.

Rosanna Castro

Avec l’aide des sous-titres en français, elle a pu mieux comprendre l’intrigue et s’attacher aux détenues de Lietteville. Tant et si bien qu’aujourd’hui, Rosanna Castro enseigne les sciences au secondaire — en français, s’il vous plaît.

Elle raconte son histoire dans Faire œuvre utile, dont la deuxième saison débute le 14 février sur ICI ARTV. Gagnante du prix Gémeaux de la meilleure série documentaire, l’émission lui a permis de rencontrer Guylaine Tremblay.

S’initier à La petite vie

« Depuis longtemps, il y a des gens qui m’abordent en me disant : “Ah mon Dieu, moi, je suis arrivé ici, je ne parlais pas du tout français”, raconte en entrevue Guylaine Tremblay. “J’ai commencé à écouter doucement la télé. J’ai accroché à l’histoire. Ça m’a amené à apprendre le français, à écouter plein d’autres émissions. Et, après, à aller voir du cinéma, du théâtre.” »

C’était vrai même du temps de la diffusion de… La petite vie. « Il fallait leur expliquer qu’on ne dort pas tous à la verticale », dit à la blague Guylaine Tremblay, qui incarnait Caro Paré dans cette satire déjantée. 

La télé est une porte d’entrée formidable. Que dans un petit îlot francophone — ce qu’on est en Amérique du Nord —, il y a des gens qui réussissent à apprendre le français par le biais de la fiction qu’on fait, ça me touche beaucoup.

Guylaine Tremblay

Recette gagnante

« Ce qu’on sait en didactique des langues, c’est que l’exposition à la langue favorise l’apprentissage, confirme Patricia Lamarre, professeure à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. On préconise l’utilisation de matériel authentique, comme la télé, les vidéos, la musique, les journaux. »

On s’en doute : regarder une série pour apprendre une langue seconde est plus motivant que lire un manuel scolaire. « C’est entouré de contexte, ce qui facilite la compréhension, explique Patricia Lamarre. C’est engageant : il y a du visuel, de l’action, des expressions et des émotions. Tout cela aide à comprendre. »

PHOTO FOURNIE PAR ICI ARTV

Guylaine Tremblay dans Faire œuvre utile, animée par Émilie Perreault.

Guylaine Tremblay a perfectionné son anglais en regardant des comédies de situation américaines. « Pour ma génération, les cours d’anglais à l’école, c’était assez sommaire, souligne-t-elle. On apprenait l’anglais en écoutant The Golden Girls ! »

Pas le premier outil

Seima Souissi, professionnelle de recherche et chargée de cours à l’Université Laval, s’est intéressée à la relation qu’entretiennent les immigrants nouvellement établis avec la télévision québécoise, dans le cadre d’un doctorat publié en 2016. « Oui, la télévision aide les immigrants dans leur resocialisation, ce qui inclut l’apprentissage de la langue, la connaissance de la société et de la culture locale, indique-t-elle. Cependant, ma recherche a montré que la télévision ne constitue pas le premier outil d’intégration vers lequel les immigrants vont se tourner spontanément. »

C’est après avoir créé des liens sociaux, notamment au travail, qu’ils vont ouvrir leur télé. « L’immigrant va puiser dans les contenus télévisuels pour alimenter les discussions avec son entourage », explique Seima Souissi.

L’internet change la donne

Aujourd’hui, alors que l’internet donne plus facilement accès aux productions d’ailleurs et que 42 % des foyers québécois sont abonnés à Netflix — contre 17 % à Club Illico et 4 % à ICI Tou.tv Extra, selon le CEFRIO —, doit-on craindre que les nouveaux arrivants soient moins en contact avec les œuvres québécoises ? « D’après les études, l’attachement aux médias du pays d’origine ne se fait généralement pas au détriment de la fréquentation des médias locaux, répond Seima Souissi. Les usages s’articulent plutôt dans une logique de complémentarité. »

Selon Guylaine Tremblay, « c’est sûr qu’il va falloir rester vigilant, tout le monde, à commencer par ceux qui nous dirigent ». Patricia Lamarre est plus positive : « Le défi, ça va être de faire des émissions qui sont tellement attirantes que les gens ont envie de les regarder », estime-t-elle.

« Pour moi, ce n’est pas inquiétant que quelqu’un skype pour parler avec sa famille et continue de regarder des films de Bollywood chez lui, poursuit la professeure. Il faut plutôt encourager les gens à interagir et à créer une communauté, lorsqu’ils arrivent et sont isolés. S’il y a des gens de toutes sortes de cultures qui se rencontrent, par exemple dans une école communautaire, la langue commune va être le français. » Bollywood et Unité 9 peuvent cohabiter — mais peut-être pas au cours de la même soirée…

La deuxième saison de la série Faire œuvre utile débute le 14 février, à 20 h, sur ICI ARTV, avec l’épisode racontant l’histoire de Rosanna. Parmi les artistes invités cette année, on compte aussi Louis-José Houde, Sophie Cadieux, Denis Villeneuve et Alexandra Stréliski.