L’internet est le symbole de tout ce qui ne va pas dans notre société, selon l’essayiste et musicien Hervé Krief. Pire, être branché partout et en tout temps aggrave les choses. Avec son pamphlet Internet ou le retour à la bougie, il nous invite à refuser notre monde plein d’écrans.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

La sonnerie retentit à quelques reprises avant qu’Hervé Krief ne décroche. Par curiosité, on lui demande quel genre de téléphone il a à la maison. Réponse : c’est une ligne fixe, pas un portable, et un fil relie le combiné à l’appareil par ailleurs doté d’un bon vieux cadran rotatif.

« Les sans-fil, c’est une chose dont on ne veut pas ici, tranche-t-il. Ce sont des choses qui émettent des ondes, on est un peu opposés à tout ça. On essaie, tant qu’on le peut encore, de construire un univers dans lequel on se sent bien. »

Hervé Krief n’est pas électrosensible. La communauté où il vit est, comme la majeure partie du monde, branchée sur l’internet. Lui préfère garder la grande Toile numérique à distance. Elle est à ses yeux l’ultime mode de soumission des humains aux machines, l’aboutissement du système capitaliste mondialisé, une espèce de poison pour les relations sociales et pour l’environnement.

PHOTO LOÏC ROBINOT FOURNIE PAR ÉCOSOCIÉTÉ

Hervé Krief

Ce que j’ai essayé de faire, c’est une critique globale de l’internet. J’ai voulu montrer que ce n’est pas merveilleux du tout, que ça menace en fait de toutes parts notre condition humaine, notre capacité de vivre ensemble, de nous concentrer, d’être bien…

Hervé Krief

Son essai, qui remonte jusqu’à la révolution industrielle, a un côté « c’était mieux avant », n’évite pas les clichés du genre « tout va trop vite » et les déclarations à l’emporte-pièce peu étoffées. Par contre, ses observations sur l’omniprésence des écrans dans nos vies – et dans les mains de nos enfants – rejoignent les préoccupations de bien des parents ou experts qui s’inquiètent de leurs répercussions tant sur nos relations sociales que sur nos capacités attentionnelles.

Hervé Krief plaide pour qu’on puisse « retrouver notre condition humaine ». Sans balayer ses préoccupations philosophiques du revers de la main, c’est lorsqu’il s’attarde aux impacts environnementaux de nos vies hyper branchées que son essai s’avère le plus pertinent.

Lorsqu’il rappelle, par exemple, les impacts néfastes sur l’environnement de l’extraction des métaux rares nécessaires à la production de nos joujoux technologiques. Lorsqu’il évoque les conditions dans lesquelles ils sont produits, le plus souvent à l’autre bout du monde. Lorsqu’il nomme notre aveuglement volontaire. « Si ça se faisait à côté de chez nous, on ne le supporterait pas », dit-il.

Il affirme d’ailleurs que la délocalisation de la production industrielle hors de l’Occident, dans des pays où les conditions de travail sont par ailleurs moins strictes, est un facteur clé de notre adhésion collective au « dogme » technologique. 

L’une des grandes trouvailles du capitalisme néolibéral, c’est de cacher aux Occidentaux toutes les dérives et les ignominies nécessaires pour avoir le standing industriel que nous avons. Ça permet de rester propre devant l’opinion publique.

Hervé Krief

Hervé Krief n’a pas de solution pour sauver le monde, bien sûr. Il ne croit pas vraiment qu’un retour en arrière est possible. Il n’est pas fondamentalement pessimiste pour autant, puisqu’il milite notamment au sein d’un collectif appelé Écran total.

« Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’être lucides. C’est-à-dire d’affronter la réalité, d’essayer de la comprendre dans sa globalité, de voir ce qu’elle raconte de nos vies, de nos façons de faire en société, juge-t-il. Pour moi, ce n’est pas pessimiste que d’ouvrir les yeux. Je trouve que c’est réjouissant, même si on prend conscience de l’ampleur du chantier. »

IMAGE TIRÉE DE L'INTERNET

Couverture d'Internet ou le retour à la bougie, d'Hervé Krief

Internet ou le retour à la bougie, d’Hervé Krief, Écosociété, 120 pages