Ils sont quatre. Certains étaient très dépendants, d’autres peu ou pas, mais aucun n’aimait son rapport à l’alcool. Alors aujourd’hui, ils n’en boivent plus. La Presse a discuté, avec quatre personnes sobres, de la place de l’alcool dans notre culture, et de celle – en pleine évolution – de la sobriété.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

La sobriété et les émotions

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C’est en arrêtant de boire que Mélissa Almeida a compris pourquoi elle se sentait coupable. Elle se servait de l’alcool pour composer avec ses émotions, dont l’anxiété.

Mélissa Almeida ne buvait pas beaucoup. Une ou deux bières par jour, un peu plus le week-end.

Aux yeux de plusieurs, sa consommation n’était pas excessive, bien qu’il soit préférable de ne pas boire tous les jours. Mais pour Mélissa, sobre depuis trois ans et demi, quelque chose clochait.

J’ai arrêté de boire parce que tous les matins, je me réveillais avec de la culpabilité. Je ne savais pas c’était quoi la raison. Je me sentais coupable d’avoir bu la veille, même si c’était juste une bière.

Mélissa Almeida

À l’invitation de La Presse, Mélissa Almeida, 40 ans, Eliane Gagnon, 34 ans, Alexandre Benoit, 35 ans, et Vincent Beaulieu, 31 ans, sont venus discuter ensemble de la place de l’alcool et de la sobriété dans la société. Ils entretenaient tous une relation différente avec l’alcool, mais ils ont un point commun : ils sont aujourd’hui sobres.

Une béquille

C’est en arrêtant de boire que Mélissa a compris pourquoi elle se sentait coupable. Elle se servait de l’alcool pour composer avec ses émotions, dont l’anxiété.

Mélissa : Dans la vingtaine, je buvais de plus en plus pour affronter tous les changements que la vie amène. Je m’en vais dans un party ? Faut que je boive une bière avant d’y aller, sinon je ne pourrais pas parler aux gens. Ou : j’ai une date ? Faut que je prenne un verre avant, sinon je vais être gênée. 

Eliane : Comme un médicament ?

Mélissa : Exactement. Je m’automédicamentais. Et aussi, je suis artiste 3D. C’est un job qui est super difficile sur le plan des échéances, et les échéances, ça me donne beaucoup d’anxiété. En fait, comme si je m’empêchais de ressentir des émotions négatives. Quand elles étaient positives, je buvais aussi, mais quand elles étaient négatives, je buvais plus.

Eliane : Moi, c’était le contraire. Je buvais plus quand c’était positif.

Mélissa : Ah oui ? Moi, quand j’étais triste ou en colère, c’était automatique. Je me disais : à la maison, je vais en caler une en deux secondes. Ce n’était pas une question de quantité, mais j’étais tannée d’être tout le temps là-dedans.

Eliane : Il y a aussi le rapport à l’alcool, le pourquoi on boit. Ce n’est pas parce que c’est vraiment plaisant ; il y a un soulagement. C’est dans ces temps-là que ça devient problématique.

Actrice et scénariste, Eliane Gagnon est sobre depuis quatre ans. Dans son cas, elle consommait avec excès : « Ça m’a amenée à tout détruire pour mieux reconstruire, résume celle qui a écrit un livre sur son parcours, Carnets de fuite. Boire n’est plus une option pour moi : la sobriété est un mode de vie que je n’ai pas le choix d’adopter tous les jours. »

Cette sobriété, les quatre participants l’épousent chaque jour dans une société où l’alcool est omniprésent, associé aux fêtes, aux soirées entre amis ou entre collègues, aux réunions de famille, aux rendez-vous galants, aux bonnes et aux mauvaises nouvelles…

« C’est partout. On est confrontés à ça. C’est culturel, en fait. Il y a une espèce de glorification du party, glorification de la consommation », constate Eliane, fondatrice de Soberlab, une plateforme numérique qui veut faire rayonner la sobriété.

L’alcool et la vie sociale

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Alexandre Benoit buvait l’équivalent de 24 consommations par semaine. Comme il lui était difficile de se limiter à une bière, il a préféré arrêter.

Alexandre Benoit avait une passion : les bières de microbrasserie. S’il a choisi la sobriété, il y a huit mois, c’est parce que sa passion en était venue à prendre trop de place dans sa vie.

« Tout gravitait autour de ça, résume Alexandre, gestionnaire dans un hôpital. Je faisais ma propre bière, je lisais des livres sur la bière, j’étais abonné à des magazines sur la bière. Quand je voulais voir mes amis, on allait dans des microbrasseries. En voyage, on planifiait la route pour arrêter à des microbrasseries. » La bière, dit-il, lui procurait un sentiment d’apaisement. Surtout le vendredi soir, après sa semaine de travail, une fois les enfants couchés.

Alexandre buvait l’équivalent de 24 consommations par semaine (il a tenu un tableau pour calculer). Comme il lui était difficile de se limiter à une bière, il a préféré arrêter.

« Ce qui était dur, dit-il, c’était plus au niveau des activités sociales. On dirait que je n’avais plus le goût de sortir dans les bars, plus le goût de voir mes amis qui consommaient beaucoup de bières de microbrasserie. C’était rendu moins intéressant. »

Buveur... professionnel

Pour Vincent Beaulieu, l’alcool était non seulement lié à sa vie sociale, mais aussi à sa vie professionnelle. Vinny Bombay, de son nom d’artiste, est DJ.

C’est lors d’une tournée avec le groupe rap Gros Big (dont le membre le plus illustre est Adamo, gagnant d’Occupation double Bali) que Vinny a réalisé à la dure que son corps et sa tête avaient une limite. Il a commencé à faire des crises de panique.

S’il voulait durer dans son domaine, s’est-il dit, il devait prendre soin de sa santé. Ce « très bon buveur », qui carburait aux shooters de whiskey, est devenu sobre du jour au lendemain, en avril dernier.

Vinny continue néanmoins de fréquenter les clubs pour son travail, bien sûr, mais aussi pour socialiser, même s’il y va moins souvent qu’avant. C’est peut-être « risqué », mais l’opposé l’est aussi : « Si je me retire de tout ça, le jour où je remets le pied dans un bar, je me call 12 shots. »

En fait, ce n’est pas tant risqué : c’est juste d’affronter la vie comme toi tu l’aimes, mais en ne buvant pas. C’est plate d’arrêter toutes les choses que tu aimes dans la vie parce que tu ne bois plus.

Mélissa Almeida

Renoncer à l’alcool, est-ce aussi un deuil à faire, celui associé au plaisir des premiers verres ?

La discussion s’anime.

Mélissa : Oui, mais ce plaisir, je l’ai dans le sport, maintenant. Quand je fais du patin, au TAZ, sur les rampes, l’adrénaline, c’est tellement fort !

Vincent : Moi, c’est la salle de gym. Je vois les progrès que j’ai faits depuis un an et demi – j’ai perdu 45 livres. J’ai aussi recommencé à faire de la planche à neige. Je retrouve le thrill que j’avais dans les pentes à 15 ans.

Alex : Avec l’argent que j’ai économisé en bière, je me suis acheté un fatbike pour l’hiver. Et le petit feeling que tu as après trois consommations, ça ne me dérange pas de ne plus l’avoir, parce que je n’ai pas de down non plus. Je suis tout le temps égal. Et j’aime mieux ça, finalement.

Vincent : Ce qui me motive à continuer d’être sobre, c’est les autres. Comme je suis souvent dans des bars, je vois toutes sortes de comportements : des gens qui répètent la même histoire trois fois, des gens qui vivent toutes sortes d’émotions…

Alex : Tu vois l’affaire évoluer, les gens parlent plus fort…

Mélissa : Au party de Noël, je suis partie à 9 h 30. Tout le monde a dû me trouver plate.

En arrêtant de boire, Alexandre craignait aussi que les autres le trouvent ennuyant. Il confie avoir lui-même laissé une fille, il y a plusieurs années, parce qu’elle ne buvait presque pas. « J’aimais l’idée que tous ressentent ensemble les effets de l’alcool, qu’on soit tous dans le même mood. J’avais l’impression que je n’aurais pas de fun avec cette fille-là, qu’on ne serait pas sur le même beat. »

La sobriété et les autres

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Vincent Beaulieu, alias Vinny Bombay

C’est la réalité des DJ : ils se font offrir des verres par les clients. Comment un DJ sobre doit-il réagir ? « Au début, je disais non, je ne bois pas, raconte Vinny Bombay. On me répondait : “Mais pourquoi tu ne bois pas ?” »

Vinny ouvre maintenant l’application I Am Sober et montre son téléphone, où apparaît le décompte de jours depuis qu’il est sobre. « Souvent, note-t-il, la réaction est super positive. »

Or, les réactions envers la sobriété ne sont pas toujours positives.

Melissa se souvient d’avoir répondu à beaucoup, beaucoup de questions. « “Mais pourquoi as-tu arrêté de boire ? Il me semble que tu n’étais pas alcoolique ? Tu vas recommencer à boire éventuellement, là ?” C’était constant », dit-elle.

Bien que son entourage comprenne et accepte sa sobriété aujourd’hui, Mélissa constate qu’il est fréquent qu’on encourage une personne sobre à boire. « Eh oui, opine Eliane Gagnon, parce que c’est tellement confrontant. »

Alex : La première affaire que les gens me répondent quand je dis que je ne bois pas, c’est : « Je bois juste la fin de semaine. » Les gens se justifient.

Vincent : Ce n’est pas de la jalousie, mais beaucoup d’amis me disent qu’ils aimeraient faire comme moi, mais qu’ils ne sont pas capables. Certains me disent : « Je pense j’ai un problème, faudrait que je le règle. » Arrête de le dire et fais quelque chose avant qu’il soit trop tard…

Eliane : Faut le reconnaître, c’est ça l’affaire. Tant que tu n’as pas reconnu que tu avais un problème, c’est difficile.

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Eliane Gagnon

La modération...

Cela dit, on peut très bien devenir sobre sans avoir de problème d’alcool sérieux, rappelle Eliane. « La sobriété, c’est un choix valable pour tout le monde, dit-elle. Pas obligé de te rendre dans le fond du baril… même si le fond du baril est peut-être plus accessible qu’on le pense. »

« Et tout le monde n’est pas obligé d’arrêter de boire pour la vie non plus. On peut juste prendre un break d’un mois, revoir la fréquence à laquelle on boit », souligne Vinny, qui a des amis qui modèrent désormais leur consommation.

Eliane Gagnon constate une évolution dans la façon dont la sobriété est accueillie. Les options sans alcool sont plus nombreuses qu’avant. De plus en plus de gens parlent publiquement de leurs abus et de leur sobriété. Le défi 28 jours sans alcool de la Fondation Jean Lapointe, qui se tient tout le mois de février, y contribue aussi.

« On est vraiment dans un changement de paradigme en ce moment, croit Eliane. Il reste beaucoup de travail à faire, mais on est bien partis. »

Le 12 février sera publié le deuxième ouvrage d’Eliane Gagnon, La sobriété : repenser nos habitudes de consommation pour un mode de vie sain, un guide pratique, court et agréable à lire, qui invite le lecteur à explorer son rapport à la consommation et ses comportements autodestructeurs.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

La sobriété : repenser nos habitudes de consommation pour un mode de vie sain, d’Eliane Gagnon, Trécarré, 136 pages.