La société de consommation n’est pas à un paradoxe près. Mais quand on parle du mode de vie zéro déchet, l’antinomie est manifeste. Depuis deux ans, l’offre d’accessoires se voulant utiles à la réduction des déchets a explosé. Un phénomène qui fait sourciller certains adeptes du mouvement.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Tasses réutilisables, sacs en tissu, pailles en acier inoxydable et leur brosse, tampons démaquillants lavables dans leur boîte de rangement, pellicules en cire d’abeille, ustensiles en bambou : les tablettes des magasins écologiques regorgent désormais de jolis accessoires liés au « zéro déchet » auxquels il est facile de succomber. Même Marie Kondo, prophétesse du minimalisme, a lancé il y a quelques mois une boutique en ligne où elle vend à prix fort une sélection d’objets susceptibles de susciter la joie.

A-t-on besoin de tous ces objets pour réduire ses déchets ? « Ben non ! » répond tout de go Laure Mabileau, cofondatrice et coordonnatrice du festival Zéro Déchet, qui accueille chaque année des exposants offrant divers accessoires. « Il faut d’abord penser au réemploi, explique-t-elle. C’est ça qui est important. Par exemple, chez nous, le sac à pain, c’est une taie d’oreiller qui ne servait plus, et ça marche très bien. Il n’y a pas besoin de réinventer la roue. »

PHOTO FOURNIE PAR MATHIEU DESHAYES

Laure Caillot, consultante zéro déchet pour la coopérative Incita et fondatrice du site Lauraki, maman zéro déchet

Alors que la philosophie à la base du mouvement zéro déchet est plutôt de refuser, de réduire et de réutiliser, « les gens veulent reproduire exactement ce qu’ils achètent en jetable en version réutilisable », déplore Laure Caillot, consultante zéro déchet pour la coopérative Incita et fondatrice du site Lauraki, maman zéro déchet.

Dans une vidéo mise en ligne sur son blogue Tendance Radis en novembre dernier, Cindy Trottier, conférencière et fondatrice du Circuit Zéro déchet, dénonçait le marketing entourant ces produits. « Quand ces accessoires ont commencé à sortir, ça faisait deux ans que je vivais de ce mode de vie zéro déchet, plus longtemps encore en mode minimaliste, et je n’avais jamais eu besoin de ça, se souvient celle qui est mère de deux enfants et qui a travaillé dans le domaine de la publicité. Mais j’ai acheté des pailles en stainless en me disant ‟ça me prend des pailles en stainless”, et je ne m’en suis jamais servi. » Pour Laure Caillot, les pailles sont l’exemple le plus représentatif de la consommation entourant les accessoires zéro déchet, puisqu’à moins d’avoir de la difficulté à se nourrir, il est facile de s’en passer.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Laurie Barrette et Stéphanie Mandréa, fondatrices de l’entreprise Dans le sac

Laurie Barrette et Stéphanie Mandréa, fondatrices de l’entreprise Dans le sac et auteures du livre Minimal paru l’automne dernier, possèdent une boutique en ligne dans laquelle elles vendent leur gamme de sacs réutilisables ainsi que quelques « essentiels zéro déchet » (mais pas de pailles, précisent-elles). Elles admettent que tous les produits offerts sur le marché ne sont pas indispensables. « Il y a des objets qui sont un peu inutiles et qui sont là pour se donner bonne conscience », observe Laurie Barrette.

Mais, selon elle, l’esthétisme d’un objet est un incitatif à l’utiliser et à en prendre soin. « La pression du beau existe et s’est amplifiée, reconnaît Laure Caillot. La pression des pots Mason bien étiquetés, bien rangés est là. Mais si c’est un levier qui t’amène à considérer le vrac, si c’est un déclic, d’accord. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Les pots en verre sont devenus un incontournable d'un mode de vie zéro déchet.

« C’est ce qui a rendu le mouvement populaire de voir qu’en étant écologique, on peut être esthétique », ajoute Cindy Trottier en citant comme exemple la maison immaculée de la papesse du zéro déchet, Béa Johnson, qui possède elle aussi une boutique en ligne. « Oui, quelqu’un qui va acheter un sac en coton avec des petits hiboux dessus parce qu’elle aime les hiboux, elle va l’utiliser, poursuit-elle. Mais est-ce qu’elle en a besoin d’un chaque saison ? »

« Un mal pour un bien »

Selon Élisabeth Robinot, professeure à l’ESG UQAM, spécialiste en comportement du consommateur et membre de l’Observatoire de la consommation responsable, il ne faut pas être trop exigeant. Tous les consommateurs n’ont pas les connaissances des experts en environnement.

Déjà, si l’individu lambda achète des sacs réutilisables et comprend qu’il faut qu’il diminue le plastique à usage unique, on va vers un changement.

Élisabeth Robinot, professeure

« Bien entendu, il y a des gens qui font des affaires là-dessus, mais c’est un mal pour un bien, parce que si on veut faire un changement collectif et aller vers une diminution des déchets, il faut offrir des moyens pour que les consommateurs puissent avoir accès à ça. »

Bien qu’elle croie que certains accessoires puissent être un incitatif à passer à l’action, Laure Caillot appelle à faire des achats réfléchis et locaux autant que possible. « Si c’est une tasse réutilisable que ça te prend, garde ta tasse jusqu’à ce qu’elle soit en fin de vie, ne la change pas tous les ans », affirme-t-elle.

Puisqu’un produit réutilisable nécessite la plupart du temps plus d’énergie lors de sa production et n’est pas toujours recyclable ou compostable en fin de vie, il doit donc être utilisé un nombre de fois suffisant pour que son impact environnemental soit égal ou inférieur à celui de son équivalent jetable. Par exemple, selon une étude réalisée en 2017 par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services à la demande de Recyc-Québec, les sacs réutilisables en polypropylène doivent respectivement être utilisés de 11 à 98 fois (selon la catégorie d’impact mesurée) pour que leur empreinte environnementale soit moindre que celui du sac en plastique traditionnel. Et cela exclut les sacs de coton, dont l’impact est encore plus grand (de 100 à 3657 utilisations sont nécessaires).

Néanmoins, toutes les intervenantes s’entendent pour dire que dans le lot d’accessoires commercialisés, certains, pour la plupart d’ordre hygiénique, sont nécessaires. « Il y a des choses très intéressantes qu’on voit éclore et qui répondent à une demande, comme les culottes menstruelles », remarque Laure Caillot. La coupe menstruelle, les couches lavables et les brosses à dents en bambou sont aussi souvent citées. « Il y a des produits dont on ne peut pas se passer. L’idée est d’acheter ces produits-là, mais sous une autre forme, qui répond plus à un souci environnemental », résume Laure Mabileau.