Écrire une lettre à la main, est-ce un geste qui appartient au passé ? Pas du tout ! D’irréductibles épistoliers continuent de choisir la plume, le papier et le timbre pour correspondre avec ceux qu’ils aiment — et pas seulement dans le temps des Fêtes.

Maude Goyer
Collaboration spéciale

En 2010, Josée Lessard, entrepreneure de 53 ans de Montréal, s’est inscrite au site Postcrossing.com, un groupe planétaire de près de 800 000 personnes qui s’échangent des cartes postales. Le principe est simple : chaque participant s’inscrit gratuitement sous un pseudonyme. Il s’engage, initialement, à envoyer cinq cartes postales à des destinataires éparpillés aux quatre coins du monde dont on lui fournit les adresses postales. Puis le membre y va selon le rythme qui lui convient. Chaque fois qu’il reçoit une carte, il l’enregistre sur le site.

Jusqu’ici, Josée Lessard a envoyé 3007 cartes — et en a reçu autant.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Josée Lessard, amatrice de cartes postales

Je reçois entre 12 et 25 cartes postales par jour.

Josée Lessard

« Des gens me disent : “C’est juste une carte postale.” Mais non, ça crée de vrais liens. Certains de mes correspondants sont devenus des amis : je dirais qu’à l’étranger, j’en ai une dizaine dont je me sens plus proche », confie Mme Lessard.

Lors d’un séjour de trois mois en Norvège, alors qu’elle vivait des moments de solitude, Josée Lessard a assisté à un élan de solidarité qui l’a beaucoup touchée : des membres de Postcrossing.com se sont réunis et lui ont organisé une soirée. « J’ai 12 amis à Oslo ! », s’exclame-t-elle.

PHOTO FOURNIE PAR MÉLANIE BAKX

Quelques cartes postales reçues par Mélanie Bakx

Outre ces connexions toutes particulières, Mme Lessard aime découvrir la mentalité des gens. « J’aime qu’ils me décrivent leur ville, leur pays, et j’aime aussi connaître leur perception de Montréal et du Canada », souligne-t-elle.

Mélanie Bakx partage la même passion de la carte postale. En plus de faire partie d’un réseau de correspondants internationaux, la trentenaire n’hésite pas à écrire à ses proches lors de fêtes, d’anniversaires et lorsqu’elle est en voyage. 

Pour moi, la carte postale fait partie du voyage. Plutôt que de publier sur les réseaux sociaux, je préfère écrire personnellement aux gens que j’aime.

Mélanie Bakx

Anne-Marie Desormeaux, mère de trois jeunes enfants, choisit elle aussi de s’arrêter pour écrire à ses amis. « Cela m’arrive une dizaine de fois par année, raconte-t-elle. Je prends du papier à lettres et je m’arrête. Dans la vie de fous qu’on mène, ça me fait du bien. Je retrouve mon cœur d’enfant. Ça me procure une grande joie à l’intérieur. »

Un geste chargé de sens

Cela résume bien ce qu’est devenue la lettre, à notre époque : un geste symbolique, une coupure dans le temps, pour donner quelque chose à quelqu’un. « La lettre a changé de fonction au fil des ans, explique Benoît Melançon, professeur au département des littératures de langue française à l’Université de Montréal et épistologue. Au XVIIIe siècle, c’était le seul moyen de communication. Aujourd’hui, on peut envoyer un texto, un courriel, un message par Messenger, les canaux se sont multipliés ! » Selon M. Melançon, faire le choix d’écrire un mot à la main, c’est d’abord et avant tout choisir de ralentir et marquer le moment. 

Dès qu’on fait une lettre, cela a un poids, puisque c’est un événement rare. Cela a donc une valeur particulière, chargée de sens.

Benoît Melançon, professeur de littératures de langue française à l’Université de Montréal et épistologue

Il fait remarquer que les gens font souvent leur autoportrait en écrivant. « Les gens vont dire par exemple qu’ils sont assis à la table près de la fenêtre, qu’ils ont choisi tel papier, tel moment », remarque-t-il. Celui qui écrit peut aussi décrire ce qu’il vit à ce moment, où il en est dans sa vie… Ainsi, pour la personne qui reçoit la lettre, les écrits deviennent une photographie de l’existence de quelqu’un — et une trace d’une étape ou d’un passage. « Je raconte ce qui se passe dans ma vie, je parle de trucs personnels, tout en demandant des nouvelles », confie Mme Desormeaux, qui trouve important de transmettre l’art épistolaire à ses trois filles.

Charles Dubois a écrit une centaine de cartes de Noël l’année dernière. « Je trouve important de remercier par écrit mes clients et mes fournisseurs. Je fais aussi des vœux à mes amis et ma famille, indique le travailleur autonome de 38 ans. Je trouve cela plus tangible, plus personnel et, étrangement, plus sophistiqué. Je considère que c’est plus spécial qu’un courriel, par exemple. » Le graphiste avoue qu’il a un plaisir fou à créer ses propres cartes — et que celles-ci sont toujours attendues par son réseau. « Je m’y prépare dès septembre ! », reconnaît-il en riant.

Autres preuves que la lettre n’est pas morte : le roman épistolaire existe toujours, tout comme les exercices scolaires liés à la rédaction de lettres et les manuels d’écriture. « Les guides de rédaction de lettres, que ce soit une lettre d’amour, de rupture, pour écrire au pape, existent en ligne, rappelle M. Melançon. Certains livres se consacrent également à la question. Cela suppose que n’importe qui peut écrire et que si quelqu’un ne se sent pas compétent pour le faire, il peut apprendre les règles et acquérir les habiletés pour le faire. »

Comme quoi, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.