L’un des meilleurs numéros du plus récent Bye bye fut sans contredit celui traitant des influenceurs. J’ai tellement ri de voir ces parents complètement désespérés découvrir avec horreur que leur fils était devenu un influenceur. « Salut, la gang ! », répétait-il sans cesse à la caméra de son téléphone.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

« Avoir un fils influenceur, c’est faire le deuil de la profondeur », disait la mère, complètement déroutée.

J’ai aimé ce sketch, car je trouve qu’il est grandement temps que l’on se penche sur ce phénomène qui symbolise la vacuité et la gloire gratuite au service d’une machine qui laisse pendre de toutes parts ses nombreuses ficelles.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @ALANIS.DESILETS

L’influenceuse québécoise Alanis Desilets a récemment publié sur Instagram une photo d’elle devant une station-service Esso.

Pas une semaine ne se déroule sans qu’on entende parler du dérapage de l’une de ces vedettes des réseaux sociaux. Le dernier concerne l’influenceuse québécoise Alanis Desilets, qui, le 31 décembre, a publié sur Instagram une photo d’elle devant une station-service Esso. 

Dans cette publication, l’ex-participante d’Occupation double a écrit : « Sur la route pour aller profiter des moments les plus précieux : ceux en famille. Grâce à mon road trip offert par Esso et propulsé par leur essence Synergy Suprême, j’ai pu me concentrer sur ce qui compte vraiment ! Bonne année ! »

Il me semble que c’était écrit dans le ciel que ce message allait susciter l’ire des écologistes. Ceux-ci ne se sont pas gênés pour lui faire part de leur malaise.

Certains (notamment la Clique du Plateau) ont même poussé l’audace jusqu’à associer ce message à un autre que la populaire influenceuse avait publié quelques mois plus tôt pour mieux souligner une certaine contradiction.

« La situation environnementale ne me donne pas envie d’avoir des enfants. Même si ça [sic] toujours été mon rêve, comment j’suis sensé [sic] mettre au monde des être [sic] humains et les faire vivre sur une planète qui ne sera plus habitable en 2048… Est-ce que je suis en train de virer folle ? », avait alors rédigé Alanis Desilets.

Tout le monde a le droit de changer d’opinion, tout le monde peut parfois avoir des idées opposées. Mais quand, d’un côté, tu prônes des idéaux environnementalistes et que, de l’autre, tu viens vendre de l’essence, il est vrai que la cohérence prend le bord en titi.

L’année 2019 fut également très éprouvante pour PO Beaudoin, qui a fait un fou de lui en se filmant dans un taxi en train d’expliquer qu’il tentait de payer sa course avec une carte de crédit prépayée (dans la vidéo, il utilise le terme « carte-cadeau »), mais que l’entreprise de taxi n’acceptait pas, à son grand dam, ce type de paiement.

Celui qui a connu une annus horribilis à cause de cet impair s’est d’ailleurs porté à la défense d’Alanis Desilets. « On exige beaucoup des personnalités actives sur les médias sociaux et les créateurs qui vivent des métiers du web. On doit être à la fois un modèle, une boîte de prod, un média d’information, un photographe professionnel, une machine marketing… Mais on est des humains et un jour ou l’autre : on va faire quelque chose qui va vous déplaire », a-t-il écrit sur Instagram.

En effet, ce métier que les influenceurs ont créé de toutes pièces afin d’assurer leur gloire personnelle les empêche parfois de voir clair.

C’est cet aveuglement qui a donné à une équipe de la BBC l’idée de mener une enquête à la fois vache et fascinante. 

On a ciblé trois stars de la téléréalité britannique suivies par des milliers de fans : Lauren Goodger, Mike Hassini et Zara Holland. Après leur avoir donné rendez-vous dans un lieu qui ressemblait à une agence, on leur a demandé s’ils acceptaient de faire la promotion d’une boisson fictive baptisée Cyanora.

> Lisez l’enquête de la BBC (en anglais)

On a expliqué aux trois influenceurs que le lancement de ce produit n’était prévu que dans quelques mois et qu’ils ne pouvaient y goûter pour le moment. Les trois têtes d’affiche choisies ont accepté verbalement de vanter les mérites de ladite boisson même si le communiqué mentionnait que ce produit contenait du cyanure d’hydrogène, composé extrêmement toxique pouvant être mortel (l’une des influenceuses a tout de même précisé qu’elle voulait tester le produit avant la diffusion du message).

Au cours des derniers mois, en France, l’influenceuse Emma CakeCup (1,8 million d’abonnés sur Instagram et 1,47 million d’abonnés sur YouTube) a été accusée d’arnaquer ses abonnés en faisant la promotion de sites frauduleux. « Nous, les créateurs de contenus, on n’a pas forcément fait d’études dans le milieu […]. Des erreurs peuvent arriver », a-t-elle écrit pour plaider sa cause.

L’année qui commence sera décisive pour les influenceurs. Ceux-ci se sentent extrêmement « surveillés ». En effet, les annonceurs et les agences qui représentent ces porte-paroles redoublent de prudence avant d’associer un produit à une jeune vedette des réseaux sociaux.

Mais la plus grande surveillance vient du public. Quelques années après l’apparition de ce phénomène, les spectateurs ne sont plus dupes. Et ils ne se gênent pas pour lyncher sur la place publique les fautifs. Pour atteindre leur but, ils utilisent le même canal qui accouche des influenceurs : les réseaux sociaux. Rira bien…

Le public des influenceurs est jeune. Donc, souvent vulnérable.

Je ne doute pas un instant de l’influence positive que certains influenceurs peuvent avoir sur leurs fans. Ils leur donnent de l’inspiration, du courage, parfois même la force d’assumer réellement ce qu’ils sont. Mais ils peuvent aussi être de véritables clowns trompeurs.

Est-ce que cela veut dire que tous les influenceurs disparaîtront ? Je ne le crois pas. Je pense que nous sommes en train de faire le tri entre ceux qui ont un réel poids, qui sont de véritables leaders dans leur domaine (politique, culture, mode, etc.) et ceux qui sont prêts à faire n’importe quelle niaiserie (c’est tellement drôle de faire une entrevue avec 15 guimauves dans la bouche) pour s’attirer un public afin de pratiquer leur métier d’homme-sandwich du monde numérique.

Est-ce que les influenceurs seraient déjà en train de retourner dans leur boîte de Cracker Jack ? Une étude récente de Hype Auditor, site qui scrute la pertinence des influenceurs partout dans le monde, a révélé récemment que les influenceurs virtuels ont presque trois fois plus d’engagement que les influenceurs humains.

Je ne suis pas du tout malheureux d’assister à ce procès des influenceurs. J’espère qu’il nous permettra d’y voir plus clair. Et redonnera à nouveau la place qui revient aux spécialistes. Les vrais.