La Mission Old Brewery a inauguré au début du mois le nouvel ajout à son service de navette : le Solidaribus, un autobus prêté par la STM, dont le mandat est de transporter les personnes en situation d’itinérance vers des ressources d’accueil et d’hébergement. La Presse est montée à bord lors d’une de ses tournées.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Nous sommes le vendredi 11 décembre, il est bientôt 15 h 30. Alors que la plupart des travailleurs terminent leur semaine, deux employés de la Mission Old Brewery (ou OBM, comme l’appellent les salariés et bénévoles) s’apprêtent à commencer leur quart de travail. Yolette est intervenante à bord du Solidaribus. Mike, lui, le conduit.

Le véhicule fourni par la Société de transport de Montréal (STM), garé en face de l’édifice d’OBM avant le départ, rue Saint-Antoine, est difficile à manquer, joliment peint de toutes les couleurs. À l’intérieur, c’est un bus tout à fait normal. Mais sa mission est bien spéciale.

« Le rôle de la navette est de faire des boucles. On va commencer par faire la petite boucle : on va aller au Grand Quai [du port de Montréal] et transporter les gens qui en sortent jusqu’à la Place Dupuis », nous explique Vincent Dubois, coordonnateur des services de soutien d’OBM, qui nous accompagne ce soir-là. Après avoir été interrompu par la pandémie en avril, le système de navettes en place depuis plusieurs années a pu reprendre le 1er décembre, cette fois avec le Solidaribus (qui a 30 places) dans son parc.

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Une fois en route, le Solidaribus effectue sur son chemin plusieurs arrêts à des centres d’aide pour faire embarquer ou descendre des passagers avant d’aller à la Place Dupuis.

Le Grand Quai, un centre de jour où 300 personnes peuvent se réfugier et recevoir des repas, ferme ses portes à 16 h. Depuis novembre, l’hôtel Place Dupuis, aux abords de la station Berri-UQAM, a été converti en refuge de débordement de 380 places pour la nuit. Puisque l’endroit n’ouvre qu’à 20 h, une grande tente vient d’être dressée au parc Émilie-Gamelin, en face, pour que personne n’attende à l’extérieur.

Trouver ses repères

Au Grand Quai, une dizaine d’hommes attendent déjà l’arrivée du bus. Il est 15 h 45. Les organismes montréalais d’aide en itinérance coopèrent afin que ce service soit connu, explique Vincent Dubois, alors que les passagers en file embarquent dans le bus. Des dépliants ont été distribués, des appels ont été faits. Le mot se passe.

Dehors, l’hiver est doux, le thermostat marque quelques degrés au-dessus de zéro. Certains décident de marcher jusqu’à la Place Dupuis. Les vagues de grands froids changeront très probablement la donne. C’est là que les navettes deviennent essentielles. Si le nombre de personnes qui en bénéficient fluctue chaque année, un peu plus de 26 000 transports ont été effectués l’an dernier, nous indique Émilie Fortier, directrice de services de la Mission Old Brewery.

Une fois en route, le Solidaribus effectue sur son chemin plusieurs arrêts à des centres d’aide pour faire embarquer ou descendre des passagers avant d’aller à la Place Dupuis.

Première halte : le Toit rouge, un centre d’aide situé en face du métro Place-des-Arts. Un homme débarque. Deuxième arrêt, quelques minutes plus tard, à la Porte Ouverte, un autre centre d’accueil de jour sur l’avenue du Parc. Quelques hommes et une femme montent à bord.

La plupart des femmes, toutefois, se trouvent près du refuge Chez Doris, dans l’ouest de la ville, explique Yolette, l’intervenante qui supervise le bon déroulement de l’opération de raccompagnement.

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L’hôtel Place Dupuis n’ouvrant qu’à 20 h, une grande tente a été dressée au parc Émilie-Gamelin, en face, pour que personne n’attende à l’extérieur.

Terminus : l’hôtel Place Dupuis. Quelques dizaines de personnes font déjà la file sous la grande tente, où les passagers du Solidaribus s’engouffrent au chaud après s’être désinfecté les mains.

Le mandat d’intervention

Il est un peu passé 16 h 30 lorsque la navette termine son premier tour et s’apprête à refaire le même tracé. Vers 17 h 30, Yolette et Mike commenceront à faire la grande boucle, qui prévoit des arrêts à plusieurs stations de métro de la ville, ainsi qu’à des ressources et haltes-chaleur.

Si Yolette a un rôle un peu plus en retrait en début de soirée, le grand tracé, qui est répété toute la nuit (dès 23 h, un autre duo chauffeur-intervenant prendra le relais), augmente le besoin d’interventions afin de convaincre des gens de monter à bord ou de leur venir en aide.

La détresse humaine n’est pas la même à 2 h de l’après-midi et à 2 h du matin.

Émilie Fortier, directrice de services de la Mission Old Brewery

Vincent Dubois donne l’exemple d’un évènement de la semaine précédente : un jeune homme a été retrouvé la nuit par l’intervenante du Solidaribus « effondré dans ses seringues souillées, à terre dans le métro ». « Il n’était pas en overdose, raconte Vincent. Les seringues ont été ramassées de façon sécuritaire et on l’a amené à la Place Dupuis, on s’est assuré qu’il arrive dans un lit. »

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La navette roule nuit et jour. Le matin, le Solidaribus fait le trajet inverse : il embarque les clients à la Place Dupuis et les ramène au centre du Grand Quai, avec quelques arrêts dans des ressources en chemin.

La navette roule nuit et jour. Le matin, le Solidaribus fait le trajet inverse : il embarque les clients à la Place Dupuis et les ramène au centre du Grand Quai, avec quelques arrêts dans des ressources en chemin.

Depuis lundi dernier, le Solidaribus est également soutenu par la navette « traditionnelle », en fonction depuis des années à la Mission Old Brewery. Le soir et la nuit, elle permettra de répondre aux besoins d’urgence. Et en matinée, « son rôle va être d’aller à la Place Dupuis et de se concentrer à répondre aux besoins des femmes », explique Vincent Dubois.

De l’aide à la résolution

Malgré son importance évidente, James Hughes, président-directeur général de la Mission Old Brewery, espère qu’on ait de moins en moins besoin des services de soutien comme les navettes. « Au-delà de la gestion de la crise, on veut la solutionner, dit M. Hughes, joint par téléphone. Il y a une possibilité de créer des pistes de sortie permanentes. L’appareil gouvernemental partage cette vision. On en est au stade de trouver des mesures concrètes à mettre en place. »

Pour lui, il faut mettre en place des moyens de prévention, mais aussi bâtir des milliers d’unités pour les personnes qui vivent de l’itinérance chronique.

D’ailleurs, plus de 90 % des personnes qui trouvent un logement grâce à la Mission Old Brewery ne retournent pas dans la rue, précise James Hughes. « Idéalement, il n’y aura plus de personnes avec des besoins chroniques d’assistance en itinérance, mais seulement quelques personnes avec des besoins d’assistance épisodiques. »

En attendant ces changements, le Solidaribus aidera le plus de monde possible à se mettre à l’abri.

Une version précédente de cet article indiquait que le refuge pour femmes Chez Doris avait rouvert. L’organisme n’a en fait jamais fermé ses portes pendant la pandémie. Nos excuses.