La pandémie de COVID-19 touche le monde entier (ou presque), mais elle n’est pas accueillie de la même façon d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre. Pour le plaisir, et sans prétention scientifique, nous avons joint des Québécois expatriés aux États-Unis, en Europe et en Asie pour parler des différences qu’ils observent entre leur Québec d’origine et leur pays d’accueil. Voici leurs réflexions.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Réflexions américaines

Dominique Soucy, État de New York

Dominique Soucy est flûtiste. Elle vit à Scarsdale, en banlieue de New York, depuis 25 ans. Dans son coin « très démocrate », les gens « comprennent la réalité et respectent les règles ». Même en plein air, dit-elle, on porte le masque. Les rassemblements privés sont permis jusqu’à un maximum de 10 personnes, mais plusieurs préfèrent s’abstenir, surtout les plus âgés. La plupart de ses élèves lui ont dit avoir fêté Thanksgiving en famille seulement, sans oncles, tantes ou grands-parents. « Aux États-Unis, c’est plus polarisé, plus politique, dit-elle. Les républicains, on les reconnaît. » À la fin de l’été, sa mère, qui vit au Québec, lui parlait d’une bande de jeunes qui avaient contaminé beaucoup de monde dans un bar. « Au Québec, c’est peut-être plus par stupidité, par inconscience, mais ici, les gens le font exprès. Pour prouver que la COVID-19, c’est juste comme une grippe ordinaire. »

Sabrina Lafrenière-Tousignant, Arizona

PHOTO FOURNIE PAR SABRINA LAFRENIÈRE-TOUSIGNANT

Sabrina Lafrenière-Tousignant

Enseignante en maternelle à Tempe, en Arizona, dans le sud-ouest du pays, Sabrina Lafrenière-Tousignant déplore elle aussi cette dimension politique de la crise aux États-Unis. « Le port ou le non-port du masque est un statement », résume-t-elle. En Arizona, on comptait dernièrement quelque 6000 cas par jour pour 7 millions d’habitants. Les commissions scolaires ont fermé les écoles dès le mois d’août (« les jeunes familles en souffrent énormément »), mais les gyms et les restaurants demeurent paradoxalement ouverts. « Dans les grands centres comme Phoenix, les gens sont plutôt préoccupés et prudents, dit Sabrina. Mais dès qu’on s’éloigne du centre-ville, on voit de plus en plus de gens refuser le port du masque et certaines compagnies tolérer des employés non masqués. Autour de nous, une grande proportion de républicains disent haut et fort que la pandémie est un canular. »

Audrey Ducharme, Nevada

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Audrey Ducharme

Dans l’État voisin du Nevada, le taux d’infection est similaire. L’école se fait aussi à distance, mais les magasins, les restaurants et les célèbres casinos de Las Vegas demeurent ouverts avec une capacité d’accueil réduite. Le Nevada, dont l’économie repose sur le tourisme, déplore l’un des taux de chômage les plus élevé au pays. « En public, les locaux sont très respectueux des règles de distanciation et ils portent le masque, mais les visiteurs ne sont pas très responsables », se désole la Québécoise Audrey Ducharme, qui vit à Las Vegas. Elle souligne que la Strip – le célèbre tronçon qui accueille hôtels et casinos – est remplie de gens qui se baladent sans masque. « L’état d’esprit, ici, c’est que ça arrive juste aux autres. » Les rassemblements privés ne sont pas interdits au Nevada… et les gens ne s’en privent pas, constate Audrey.

Réflexions européennes

Corinne Mader, Suisse

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Corinne Mader

Après avoir vécu à Paris, Corinne Mader a emménagé l’été dernier à Lausanne, en Suisse, un pays durement frappé par la deuxième vague – quelque 5000 cas par jour à l’heure actuelle pour une population semblable à celle du Québec. Jusqu’à la semaine dernière, chaque canton établissait ses propres mesures, une approche « fortement critiquée » en Europe, mais des règles nationales viennent d’être adoptées (comme la fermeture des restaurants à 19 h, sauf exception). « Les Suisses et les Français me semblent moins enclins à juger ceux qui sentent le besoin de sortir ou de voir des êtres chers et qui prennent certains risques calculés », dit Corinne Mader, qui souligne que les mesures en Suisse sont adaptées en fonction de la capacité du système de santé, « robuste et très efficace ». « Il y a moins cette logique bien-pensante et cette ambiance de droiture morale que je sens en lisant ce qui se passe au Québec et en discutant avec de la famille là-bas. »

Éric Mathieu, France

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Éric Mathieu

Éric Mathieu, un Québécois « exilé » en Provence, souligne qu’un discours culpabilisant ou infantilisant ne serait guère toléré dans le sud de la France. « Vous n’avez pas le droit de nous accuser d’assassiner nos grands-pères et nos grands-mères, parce qu’il n’y a pas une seule façon de concevoir la vie », résume le guide conférencier. Quand on interdit à une personne âgée de voir ses enfants à Noël, « ça explose », dit-il. « Au Québec, le monde a vraiment l’air en attente des instructions. Ça me semble plus by the book qu’ici. » Éric souligne que le professeur marseillais Didier Raoult, critique envers l’approche générale en Occident, est une figure importante dans le sud de la France. Rappelons que le DRaoult a créé des remous au printemps pour avoir promu la chloroquine comme traitement de la COVID-19 sans base scientifique solide.

Marie-Ève Richard, France

Marie-Ève Richard a été bien désolée, le printemps dernier, en apprenant que des Québécois faisaient leur épicerie sans masque. Et que d’autres faisaient la file devant le Dairy Queen, en plein confinement. À ses yeux, les Français, de façon générale, ont pris la menace plus au sérieux que les Québécois. Autour d’elle à Poitiers, dans le centre-ouest de la France, les gens portent le masque et respectent l’interdiction de rassemblement en vigueur, dit-elle. « J’aurais pensé que les Québécois seraient plus aptes que les Français à faire des actes solidaires pour la santé de tout le monde, mais finalement, non. J’ai trouvé que les Québécois étaient très selfish là-dessus. » Marie-Ève se désole de la place laissée au mouvement conspirationniste, au Québec. « On se retrouve avec un vivier de gens qui s’autostimulent et les institutions ne les gèrent pas, constate-t-elle. Moi, ça m’inquiète. »

Stephan Choquette, Suède

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Stephan Choquette

Stephan Choquette vit en Suède depuis 17 ans. L’approche non coercitive adoptée par son pays d’adoption soulève les passions – il en est bien conscient. « Des membres de ma famille sont inquiets, ils pensent qu’on s’en fout un peu, dit-il, sourire dans la voix, mais ce n’est pas le cas. » Si le soutien des Suédois envers l’approche a diminué cet automne avec l’augmentation des cas (environ 5000 par jour en ce moment pour une population semblable à celle du Québec), « les gens appuient relativement le gouvernement », estime Stephan Choquette. Selon lui, les Suédois sont conscients qu’ils ont moins subi les contrecoups de la pandémie qu’ailleurs. « Les Suédois ont une attitude ambivalente envers le gouvernement. Oui, des gens disent qu’on a des chiffres de mortalité déplorables, mais généralement les Suédois sont très respectueux des consignes. Et il y a très peu de mouvements qui disent que le virus n’existe pas. »

Réflexions asiatiques

Sebastien Pilotte, Japon

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Sebastien Pilotte

« Les Japonais sont hyper organisés, dit Sebastien Pilotte, mannequin québécois vivant au Japon depuis 13 ans. L’éducation exerce les gens à penser en groupe. C’est toujours le même volume. » Cet aspect de la culture japonaise peut être lassant parfois, mais il prend tout son sens en ce moment. « En temps de pandémie, les gens ne se plaignent pas, dit-il. Ils ne se montrent pas du doigt. Et ils sont hyperdisciplinés. » Avec sa stratégie de traçage énergique, le Japon, qui n’a pas imposé de confinement généralisé à ce jour, s’en tire très bien : quelque 2500 cas par jour pour une population de 120 millions d’habitants. Contrairement au Québec, les Japonais portent le masque depuis le début et personne ne parle de conspiration, souligne Sebastien Pilotte. « C’est beau, être élevé dans la liberté, dit-il à propos des Québécois, mais il faut être capable de trancher entre ce qui est logique et ce qui ne l’est pas. »

Marie-France Biron, Vietnam

Le Vietnam s’illustre dans sa gestion de la pandémie. À ce jour, le pays de 100 millions d’habitants recense seulement 35 morts. Le Vietnam est l’un des premiers pays à avoir fermé ses frontières et les mesures de confinement – d’abord généralisées, ensuite localisées – ont été suivies assidûment, note Marie-France Biron, architecte qui vit à Hoi An depuis 15 ans. « On ne se pose pas de questions, on le fait », résume-t-elle. Non seulement le masque fait partie de la culture locale (Marie-France le porte même en faisant du jogging), mais encore le civisme est une valeur centrale chez les Vietnamiens, souligne la Québécoise. « Côté économique, par contre, c’est plus dur, convient Marie-France, qui rappelle que le Vietnam est un pays très touristique. Mais les Vietnamiens sont contents de la façon avec laquelle le gouvernement contrôle la situation. »