Après le hygge danois, voici le niksen néerlandais. Un art subtil de ne rien faire, oui, rien du tout, bien moins futile et superficiel qu’il n’en a l’air, et surtout particulièrement doux (voire essentiel) en ces temps de grands bouleversements.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Ne rien faire ? Un art ? Parfaitement. Même si les Français l’ont rebaptisé d’un vulgaire « art de ne rien foutre », tandis que les Américains, immédiatement séduits, ont plutôt voulu l’adopter sans tarder (« Voici pourquoi on en a grandement besoin », a titré, entre autres médias, le Washington Post), le concept intrigue visiblement tous ceux qui s’y frottent.

Il faut dire que la médiatisation de cette originale (c’est le moins qu’on puisse dire) notion nous arrive par un sacré détour : c’est à une autrice, journaliste et traductrice polonaise (Olga Mecking), vivant aux Pays-Bas, laquelle a publié un article, tenez-vous bien, dans le New York Times l’an dernier, que le fameux mot-clé (un verbe, pour être plus exact) a été remis au goût du jour. Niksen, pour « ne rien faire » donc, ou plutôt paresser, rêvasser ou flâner, le tout sans intention particulière, une action (ou non-action) qui aurait apparemment de grandes vertus en matière de créativité, de résolution de problèmes ou de tranquillité d’esprit, tout simplement. Un genre d’état de flottement, qui s’apparente au farniente italien ou au wu wei chinois, concept reposant s’il en faut, qui nous mettrait en prime à l’abri de l’épuisement. Sauf qu’ironie suprême, les Néerlandais, principaux intéressés, ont immédiatement réfuté le tout, n’appréciant visiblement pas la réputation de glandeurs qu’ils risquaient ici de se voir coller. Vous suivez toujours ?

 > Lisez le texte du New York Times (en anglais)

Retour aux Pays-Bas, où nous avons interviewé (virtuellement, s’entend) cette semaine Olga Mecking, alors que son Livre du niksen, fraîchement traduit, vient d’atterrir en librairie ici. « Non, non, non, nous travaillons tellement », ont d’abord rétorqué les Néerlandais, à la publication du texte dans le prestigieux quotidien new-yorkais (« The case for doing nothing »), se souvient-elle en riant. Il faut dire que le titre (un brin provocant) et surtout le propos (en gros : « Arrêtez simplement. Et apprenez à ne faire absolument rien ») détonaient franchement en cette ère de performance à outrance et de quête généralisée de productivité.

Puis est arrivé le livre, plus fouillé (250 pages d’entretiens avec des experts, chercheurs en productivité, sociologues, psychologues et autres linguistes), il y a un peu plus de six mois. Et disons que le « timing », comme elle dit, était désormais plus à point.

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« Le niksen, c’est ne rien faire, sans intention. Sans justification. Ne rien faire, parce que. Juste parce que », résume Olga Mecking, qui publie ces jours-ci Le livre du niksen.

Avec le confinement, tant de gens se sont retrouvés avec beaucoup trop de temps libre, ne sachant plus quoi en faire, alors que d’autres, surtout les mères, avec l’école à la maison, sont tout à coup débordées et hyper stressées.

Olga Mecking

Et voilà que le niksen (et son corollaire antistress) a retrouvé tout à coup ses lettres de noblesse. Oui, même au pays des vermicelles au chocolat (!).

Compliqué, ne rien faire

Mais d’abord, quelques précisions. Si le concept l’a d’emblée séduite, Olga Mecking ne le cache pas, c’est qu’elle a un côté « geek linguiste » : « J’ai adoré constater que les Néerlandais avaient un verbe pour... ne rien faire ! » Un mot qui en dit long sur la culture, disons.

Mais avant d’y venir, il faut savoir que le niksen est plus facile à dire qu’à faire. Il est d’ailleurs plus éclairant d’expliquer ce que le niksen n’est pas (ce n’est pas lire un livre, s’installer devant Netflix, ni penser au menu du souper), pour saisir ce que c’est, en fait. Disons que le niksen, c’est s’asseoir devant un feu de foyer, plutôt que devant la télé. C’est regarder par la fenêtre. Ou mieux : dans le vide. Écouter le chant des oiseaux. Ou écouter le silence. « C’est ne rien faire, sans intention. Sans justification. Ne rien faire, parce que. Juste parce que », résume Olga Mecking, qui, étrangement, marche en rond sans arrêt, et pendant tout notre entretien. Elle ne le cache d’ailleurs pas : ne rien faire, ce n’est pas non plus sa force.

C’est ici tout l’intérêt du bouquin (archi-documenté), qui ne se veut pas un livre de bien-être (surtout pas, en fait : « Je ne voudrais pas que les gens se sentent nuls parce qu’ils n’arrivent pas à ne rien faire ! », glisse l’autrice complice en riant), mais qui invite plutôt à une profonde réflexion : pourquoi on a tant de mal à s’arrêter, à lâcher son téléphone ou ses responsabilités, ne serait-ce qu’un instant ? Pourquoi la culpabilité quand on prend une journée de congé, sans motif particulier ? Pourquoi est-ce plus facile pour les hommes, et étrangement, dans certaines sociétés (tout un chapitre est aussi consacré à la culture néerlandaise, ses politiques publiques, son filet social, son système de santé, ses congés parentaux et son caractère franchement égalitaire) ? La conclusion revêt ce faisant un petit je-ne-sais-quoi de révolutionnaire. Citant son « manifeste des Nikseneers » (tiré d’un groupe Facebook éponyme), Olga Mecking écrit : « Nous réclamons le droit de ne pas être productifs en permanence et de pouvoir jouer, traîner et faire des expériences nouvelles. Ensuite, nous voulons pouvoir nous poser et observer notre tapis en réfléchissant tranquillement à la suite des évènements... » Avouez que c’est invitant !

Trucs pour « nikser »

Quelques pistes pour « nikser » au travail : travaillez et reposez-vous en fonction de votre rythme naturel, dites non à la culture du présentéisme et aux longues heures pour faire bonne impression, éloignez votre téléphone quand vous prenez une pause.

À la maison : créez un coin niksen (canapé, coussins, loin de la télé), installez un panier pour déposer vos téléphones, déléguez, ne faites rien « ensemble ».

Dans les lieux publics : ne sortez pas votre téléphone dans les transports en commun, ni dans une salle d’attente, ni dans un moment d’attente, tout court. Et si le niksen n’est pas pour vous (ça se peut, question de personnalité), bougez, dansez, créez ou cuisinez, en laissant ce faisant librement votre esprit « vagabonder ». Et notez à quel point c’est ressourçant...

Le livre du niksen – Les bienfaits de l’oisiveté (sans culpabilité) sur notre santé, notre créativité et notre efficacité, d’Olga Mecking, chez First Éditions, 247 pages

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Le livre du niksen, les bienfaits de l’oisiveté (sans culpabilité) sur notre santé, notre créativité et notre efficacité, d’Olga Mecking