Même si elle a reçu un test négatif à la COVID-19, Alice Dulude, 9 ans, ne veut pas retourner à l’école. Elle est stressée, anxieuse. Quant à Théo Mancini, 12 ans, il ne peut s’empêcher d’enquêter pour savoir « qui a attrapé le coronavirus » et qui « a fait fermer la classe ». Bienvenue dans les écoles à l’ère de la pandémie…

Maude goyer
collaboration spéciale

« Il y a une diabolisation du virus et des tests de dépistage, dit Marie-Lou Demers, maman d’Alice, en 4année dans une école de Repentigny. Ma fille ne voulait pas retourner à l’école parce qu’elle avait peur du jugement des autres, comme si c’était la peste ! »

Rappelons que le personnel scolaire est tenu de garder confidentiel le nom de l’enfant déclaré positif à la COVID-19.

Après avoir rassuré sa fille, Mme Demers a écrit à l’enseignante. Celle-ci a fait une intervention en classe et tout s’est bien déroulé par la suite.

Mais ce n’est pas toujours le cas. Délation entre élèves, pointage de doigts, jugements, rejets, commérages, la suspicion d’avoir le coronavirus, ou simplement d’avoir passé un test, semble une préoccupation pour bien des enfants… et peut échauffer les esprits.

« Il y a une double quête, note Stéphane Côté, enseignant de 5année à l’École Du Bout-de-l’Isle de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. D’abord, ils veulent savoir qui est infecté et ensuite, pourquoi tel ou tel élève est absent. » Il admet avoir eu à aborder ce sujet plusieurs fois depuis le début de l’année, afin de « démêler dans la tête des jeunes ces raisons à chercher le coupable ».

Directrice d’une école primaire de l’Est de Montréal, Nancy*, qui a demandé l’anonymat parce qu’elle n’avait pas l’autorisation de parler, confirme que depuis la rentrée, il faut « gérer les rumeurs ». « Je dirais que cela concerne surtout les élèves du troisième cycle, explique-t-elle. On sait que ce sujet inquiète et polarise. Il y a une sorte de peur collective… Il faut donc constamment travailler sur le climat, l’ambiance, et rassurer régulièrement le personnel et les parents. C’est exigeant ! »

Nancy dit « travailler comme jamais » depuis septembre, au point de se sentir « comme si on approchait des Fêtes et que cela faisait trois mois » qu’elle était de retour en poste. Frédéric Brazeau, directeur de l’école Saint-Joseph, un établissement privé, fait face aux mêmes défis.

Les parents ont beaucoup de questions, beaucoup d’inquiétudes et c’est légitime. Si une classe ferme, ils veulent savoir qui est l’enfant infecté ou alors, ils essaient d’évaluer si leur enfant est à risque en demandant s’il était en contact avec l’élève retiré.

Frédéric Brazeau, directeur de l’école Saint-Joseph

Et quand ce ne sont pas les parents qui font la chasse aux sorcières, il arrive que ce soient les enfants eux-mêmes. David Mancini, un Montréalais, père de trois enfants d’âge scolaire, en sait quelque chose : son fils Théo est « obsédé », selon ses propres dires, par les absences et les cas qui se déclarent à son école. « Deux fois, des groupes ont été mis en isolement et les classes ont été fermées, confie-t-il. Il faut souvent lui rappeler que toutes les mesures sont prises et qu’il doit faire confiance à la direction et à la Santé publique. Et on le ramène à des faits… et non à des rumeurs. »

Du côté du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), on indique que ce genre de rumeurs et de bavardages ne portent pas ombrage au travail de la Santé publique. « Elle est outillée pour réaliser les dépistages nécessaires et les enquêtes de traçage », dit Robert Maranda, aux relations avec les médias du MSSS.

Sensibiliser, expliquer et éclairer

Selon Julie Fontaine, présidente de l’Association québécoise des enseignantes et des enseignants du primaire, il est normal que les cas de COVID-19 intriguent les élèves.

C’est une situation tellement inédite. Je pense qu’il s’agit surtout d’un réflexe de curiosité. Et puis, il y a parfois des parents qui peuvent transférer leur propre anxiété à leurs enfants…

Julie Fontaine, présidente de l’Association québécoise des enseignantes et des enseignants du primaire

Trouver les bons mots. Sensibiliser sans faire paniquer. Expliquer clairement sans verser dans les extrapolations. Le rôle des parents est important pour éclairer les enfants ; leurs agissements, peut-être encore plus. « On voit parfois des adultes, entre eux, s’accuser ou chercher le coupable, dit Nathalie Parent, psychologue. Quand on met plein de jeunes ensemble, ce n’est pas bien différent… »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LAPRESSE

Le rôle des parents est primordial pour rassurer les enfants tout en répondant à leurs questionnements.

Selon Mme Parent, pour une partie de la population, la crainte de la contamination à la COVID-19 et de sa transmission est devenue une phobie sociale. Pourquoi en sommes-nous là ? « Il y a un effet d’entraînement, un effet collectif, explique-t-elle. Et il y a la façon de présenter le virus, comme extrêmement dangereux, qui peut mener à la perte de perspective. Il faut se rappeler pourquoi on porte un masque, pourquoi on évite les contacts et pourquoi on confine. »

La pandémie a exacerbé l’agressivité et les frustrations de la population, croit la psychologue. Résultat ? « Le stress est constant », souligne-t-elle.

En psychologie sociale, plusieurs études démontrent que lorsqu’il nous arrive quelque chose de terrible, qui nous stresse ou nous fait peur, on va chercher et désigner un coupable. Ça permet de mieux vivre la situation, et de chasser cette préoccupation, comme si c’était à l’extérieur de soi.

Nathalie Parent, psychologue

Des questions simples, terre à terre, qui ramènent au moment présent et à ce que l’on ressent, sont de bonnes pistes pour les parents qui cherchent à réconforter leurs enfants, propose Mme Parent. « On lui demande ce que la COVID-19 veut dire pour lui, ce qui l’inquiète, ce qui l’effraie, comment voit-il cela, est-ce que ça le fâche ou le rend triste, on peut aussi parler des symptômes du virus », mentionne la spécialiste.

C’est ce que Cindy, qui a demandé l'anonymat pour ne pas qu'on puisse identifier sa belle-fille, a fait avec la fille de 13 ans son conjoint, secouée par une crise d’angoisse lorsqu’elle a dû s’absenter de l’école, le temps de recevoir son résultat de test (négatif). « Elle en tremblait, raconte Cindy, qui avoue avoir été surprise par la réaction de l’adolescente. Elle a pleuré en nous disant que tout le monde allait le savoir. Il a fallu en parler longuement et la réconforter. Ç’a été un stress pour tout le monde. Même sans l’avoir, le coronavirus a affecté négativement toute ma famille. »