Dix mois après avoir annoncé qu’il fermait son studio de photographie pour mettre sur pied une fondation, Alexandre Champagne lance le Centre pour l’intelligence émotionnelle en ligne (Le CIEL), en compagnie d’Emmanuelle Parent, doctorante en communication à l’Université de Montréal. Préoccupés par le fardeau psychologique qu’entraîne l’utilisation des réseaux sociaux, particulièrement chez les jeunes, ils souhaitent redonner le pouvoir aux utilisateurs.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Pas question de « jeter le bébé avec l’eau du bain » ici. Lui-même grand utilisateur des réseaux sociaux dans sa vie professionnelle depuis sa sortie de l’École nationale de l’humour en 2008, qu’on pense à ses projets Contrat d’gars, Trois fois par jour avec son ex-femme Marilou, son studio et ateliers de photo, Alexandre Champagne croit en leur pouvoir positif, notamment dans leur capacité de connecter les gens entre eux et de les sortir de l’isolement.

« Mais on sait que passer beaucoup de temps devant un écran égale des indicateurs de santé mentale et physique qui sont à la baisse », souligne le président et cofondateur de la Fondation Le CIEL.

Des impacts psychologiques qui ont forcément une influence sur nos comportements en ligne. Cet amateur de voitures y va d’une analogie automobile. « Quand tu embarques dans ton char, si tu ne feeles pas et que tu es bougon, il y a des chances que tu klaxonnes plus et que tu envoies promener du monde qui te coupe, illustre-t-il. Alors que si tu es zen, il y a moins de chances que tu aies des comportements déplaisants. C’est sûr cependant que ta voiture ne t’envoie pas des notifications pour aller la conduire… »

Sa fondation, dont les dons sont pour l’instant la seule source de financement, n’offre pas une forme d’aide psychologique directe pour les parents ou les adolescents. C’est d’abord par l’entremise d’ateliers d’autodéfense numérique, donnés aux élèves de troisième et de cinquième secondaire, que la discussion sera entamée avec les adolescents. Pour ce faire, Bien-être numérique, un organisme à but non lucratif qui présente ces ateliers depuis un an, à Montréal et Sherbrooke, a intégré Le CIEL. Des ateliers à distance devraient aussi être offerts dès cet automne afin de rejoindre les écoles de l’ensemble des régions du Québec.

« On ne peut pas dire aux jeunes : coupez-vous de tous les réseaux sociaux », indique la cofondatrice du CIEL, Emmanuelle Parent, qui mène une recherche sur les normes sociales propres à ces plateformes. « Il faut tirer avantage de ce qui est bien. »

Puisque ces enjeux ne sont pas propres à la jeunesse, la fondation compte également sensibiliser les adultes avec du contenu diffusé principalement sur Instagram et une baladoémission.

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRE CHAMPAGNE

Emmanuelle Parent, doctorante en communication à l’Université de Montréal

C’est une réflexion qui commence chez beaucoup d’individus. On l’a vu avec le documentaire The Social Dilemma [diffusé sur Netflix] qui est une prise de conscience collective : OK, ces outils ont un impact sur notre vie et notre bien-être. On termine le documentaire et on se dit : qu’est-ce que je fais maintenant ? C’est là que la fondation arrive.

Emmanuelle Parent, doctorante en communication à l’Université de Montréal

Et que fait-on justement ? « On reprend le contrôle de notre utilisation, de celle qu’on veut en faire, pas celle que Facebook, Instagram, Snapchat veulent qu’on fasse de ces plateformes », répond-elle.

Pour elle, comme pour son collègue, quitter les réseaux sociaux n’est pas la solution. « Si vous quittez Facebook ou Instagram pour votre santé mentale ou parce que ça ne vous apporte aucun plaisir, ça va, dit Alexandre Champagne. Mais si vous êtes capable de bien vous gérer et que vous avez envie de faire partie de la solution, soyez là. Il faut faire partie du monde pour changer le monde. »

Et ne pas céder à la panique morale, souligne-t-il à quelques reprises pendant l’entrevue. Il cite cet exemple : les réseaux sociaux sont-ils responsables de la hausse remarquée du taux de suicide chez les préadolescentes américaines, comme l’expose le psychologue social Jonathan Haidt dans The Social Dilemma ? Bien qu’on observe une corrélation entre l’augmentation du taux de suicide et le moment où les réseaux sociaux sont arrivés sur les téléphones intelligents, la causalité n’a pas été démontrée, dénonce Alexandre Champagne. « Ça fait aussi partie de notre mission, de prendre le message des universitaires et de le passer au grand public, indique-t-il. C’est important de bien vulgariser pour comprendre quel est le réel enjeu. »

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